Accélération. Une critique sociale du temps
Hartmut ROSA
Éditions : La Découverte
Parution : 1 avril 2010
Prix : 27,50 euros
ISBN : 978-2-7071-5482-8
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
A l’aube du vingtième siècle, le sociologue allemand Georg Simmel définissait la vie urbaine comme une intensification des stimuli nerveux provoquant une réaction de défense d’allure paradoxale : en adoptant l’attitude du blasé, le citadin pouvait résister aux sollicitations effrénées de la vie moderne. Un siècle plus tard, les sociologues n’ont toujours pas réussi à transformer cette intuition majeure en véritable objet de recherche. C’est du moins l’avis de Hartmut Rosa, professeur de sociologie à l’Université d’Iéna, qui formule l’hypothèse que « l’expérience de la modernisation est une expérience de l’accélération ». Son ambition majeure est d’élaborer une « théorie de l’accélération » qui englobe les principales approches sociologiques de la modernité, conçue alternativement comme un processus de domestication des forces de production (Marx), de rationalisation (Weber), de « différenciation sociale entre fonctions et valeurs » (Durkheim) et d’individualisation (Simmel).
Pour rompre avec les approximations antérieures, Rosa distingue trois types d’accélération sociale : l’accélération technique, l’« augmentation des rythmes de transformation sociale » et l’élévation du rythme de vie. Cette précision conceptuelle est louable, mais on peut déplorer que Rosa fige ces catégories. Entendant séparer l’accélération du changement social de l’accélération technologique, il estime ainsi que « l’augmentation de la vitesse des microprocesseurs des ordinateurs ne s’accompagne pas […] d’un changement des formes du lien social ». En l’occurrence, l’accroissement de la vitesse permet la miniaturisation (ordinateurs portables, smart phones, etc), qui elle-même induit de nouvelles pratiques sociales liées à une mobilité accrue. La recherche de l’acuité intellectuelle conduit ainsi Hartmut Rosa à la négligence de liens évidents. Les pétitions de principe sont également légion. Comment affirmer, par exemple, que « le remplacement du programme d’un parti politique valable pour quatre ans par un programme pour deux ans constitue un exemple de l’accélération du changement social qui n’a pas d’explication technique » ? Sur quel argument se fonde l’auteur pour considérer un programme politique comme un signe exclusif de changement social et non, également, comme un aspect d’une technique de communication ? La fréquence croissante des propositions politiques n’a-t-elle aucun rapport avec le souci de réactivité de partis politiques désireux de se mettre au diapason de l’ère de l’information ?
L’essai de Rosa témoigne de l’extrême difficulté de théoriser les bouleversements temporels à l’œuvre dans la société (post-)moderne. L’alternance d’une approche phénoménologique et d’une perspective réifiante (« allocation de ressources temporelles ») nuit à la cohérence de ses analyses. Malgré tout, l’exhaustivité des références et la qualité de leur évaluation critique en font un ouvrage très utile dans tout débat sur les transformations contemporaines de l’usage et de la perception du temps. Il convainc aisément le lecteur du caractère central de l’accélération dans nos sociétés et de l’urgence d’en proposer une interprétation critique qui permette une action politique lucide.
Par Rudy Le Menthéour
