Apologie de Pluchkine. De la dimension humaine des choses

Vladimir TOPOROV

Éditions : Verdier
Parution : 4 novembre 2009
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Prix : 9,80 euros
ISBN : 978-2-86432-589-5
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

« Vous avez le don de décrypter l’être humain et de le dresser sous nos yeux comme s’il était vivant. » Ainsi Pouchkine sacrait-il Gogol maître du réalisme, saluant son génie de l’âme russe et son art d’en exprimer les intimes variations, avant même que ce dernier n’ait écrit le roman qui allait s’imposer comme son chef-d’œuvre, Les Âmes mortes. Pour Gogol pourtant, Les Âmes mortes était d’abord un « poème » qui, bien qu’inspiré d’un fait divers bien réel – une escroquerie au crédit foncier -, n’en était pas moins transfiguré par une véritable vision, carnavalesque et satirique, de la société féodale russe de la première moitié du XIXe siècle. Au début du siècle suivant, Boris Eichenbaum et les formalistes reconnurent Gogol comme l’un des précurseurs de la déconstruction des conventions littéraires classiques.

De cette ambivalence fondatrice de l’écriture gogolienne, mélange de réalisme dramatique et de subversion grotesque, est née une polémique qui perdure encore aujourd’hui et à laquelle cette Apologie de Pluchkine du grand philologue russe Vladimir Toporov (disparu en 2005) apporte une nouvelle pierre. Le projet est étonnant, non moins que l’angle d’approche choisi : il s’agit pour l’exégète de renverser complètement la lecture que la tradition littéraire a pu faire jusqu’ici du personnage de Pluchkine, le plus misérable des hobereaux visités par Tchitchikov, reclus parmi « un tas de vieilleries cassées, déchirées, décomposées, desséchées, sales et surtout parfaitement inutiles ». Présenté par l’un des personnages du poème comme « un gredin, un grigou de la pire espèce », Pluchkine est très vite devenu l’archétype littéraire de l’avare fortuné, descendant direct de notre Harpagon national, et sans doute, aux yeux des lecteurs, l’une des plus cruelles incarnations de la vieillesse qu’ait jamais donnée la littérature.

S’inscrivant en faux contre cette vision de la postérité et s’appuyant pour cela avec érudition sur un ensemble de textes de la critique littéraire russe, Toporov démontre au contraire que Gogol a échoué dans sa tentative de réduire Pluchkine à un masque désarticulé malgré « la demande du lecteur qui attendait de lui un personnage grotesque d’avare ».

Si l’on accepte l’approche réaliste et morale de l’auteur, on suivra avec intérêt la tentative de réhabilitation du personnage qui prolonge son analyse. D’une voix ténue et hésitante, Gogol adresse avec Pluchkine, en qui Toporov voit presque un double inconscient de l’auteur, un adieu mélancolique aux ardeurs de la jeunesse et à la douceur de la vie. À l’approche du personnage, sa plume ne tremble-t-elle pas, incapable d’aller au bout de la caricature, au bout de la distanciation, gagnée qu’elle est par des résurgences lyriques ou élégiaques, exceptionnellement empêtrée de biographie – jusqu’à interdire au lecteur attentif de condamner totalement le personnage ? Finalement, c’est à une relecture presque poétique qu’invite Toporov, lorsqu’il montre que c’est par son attachement excessif aux objets que Pluchkine échappe au type dans lequel Gogol tente de l’enfermer, jusqu’à y gagner, comble du paradoxe, la preuve de son humanité. Dans cet enfer d’avidité, d’ambition crasse et de bêtise profonde que manifeste le poème, ce qui est encore vivant s’éteint sous le poids des choses : elles sont pour Toporov ce qui empêche l’homme de devenir un complet automate, une coquille vide dont l’œil déshumanisant et mortifère de Gogol peint le masque grotesque. Autant qu’à une « apologie » de Pluchkine, c’est à une apologie des choses, « utile[s] à l’âme aussi », rendues donc à leur dimension spirituelle, témoins muets du quotidien des hommes et de leur histoire, concrétions de souvenirs, que ce texte appelle.

Par Valérie Nigdélian Fabre