Arrête d’oublier de te souvenir
Peter KUPER
Éditions : Ça Et Là
Parution : 14 octobre 2009
Traduction de l’anglais par Philippe Paringaux
Prix : 21 euros
ISBN : 978-2-916207-34-6
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
A 51 ans, Peter Kuper, surtout connu pour ses illustrations dans de grands titres de la presse américaine comme The New Yorker ou le Times Magazine, est aussi l’un des pionniers de la bande dessinée indépendante outre-Atlantique. Publié en 2007, après treize ans de travail, Arrête d’oublier de te souvenir, « dédié aux femmes qui m’ont laissé les tripoter et à celle qui m’a laissé l’épouser », est le plus personnel de ses titres. Dans la veine d’un Edie Campbell (Alec, Comment devenir artiste) ou, de ce côté-ci de l’Atlantique, de Fabrice Neaud et de son célèbre Journal, Peter Kuper propose ici une autobiographie dessinée au jour le jour tel un work in progress qui relate la genèse même de son projet d’écriture en même temps qu’elle évoque les grands thèmes existentiels de la BD indépendante : les rapports compliqués avec les filles, les difficultés de la création artistique ou l’expérience des drogues.
Souvent drôles et enlevées, empreintes d’une nostalgie que figure l’ancrage sépia du dessin, les remémorations du passé alternent avec la narration contemporaine et offrent l’occasion au dessinateur de revivre ses émois d’adolescent. Dans l’intermède suggestivement intitulé Très peu de sexe, beaucoup de drogues et du rock’n’roll, la découverte de la marijuana accompagne ainsi la révélation de Pink Floyd et de David Bowie tandis que le concert de Grateful Dead est l’occasion d’un « bad trip » cauchemardesque qui imprime très nettement un style psychédélique au dessin, caractéristique des moments d’intense exaltation ou de colère.
Au gré des aléas de la vie conjugale ou des longues heures de gestation créatrice, jusqu’à cette journée décisive d’octobre 2005 où il apprend qu’une éditrice est intéressée par la publication de son livre, effective deux ans plus tard, Kuper enchaîne moments de grâce et « loose » ordinaire. Il vit avec émotion la naissance de sa fille, voit de la fenêtre de son atelier, les tours jumelles en feu, subit comme une apocalypse la réélection de George Bush Junior ou médite sur les travers des dessinateurs de bande-dessinée. Avec un humour acide, une de ses planches présente les dix traits incontournables des auteurs de ce nouveau genre autobiographiques parmi lesquels le « gène sportif manquant », la « sociabilité discutable », ou l’« auto-flagellation »…
Penché sur sa planche à dessin ou fumant une pipe dont les volutes emprisonnent son discours, le narrateur-dessinateur commente ses propres souvenirs, change le cours de l’histoire, juge ses personnages, qui l’invectivent en retour selon un procédé bien connu des amateurs de BD, ou livre ses premières réflexions sur la paternité. Doué d’indiscutables qualités de scénariste, dans un style vivant, et grâce à cette dérision tendre du regard qu’il porte sur lui-même, Peter Kuper signe, non pas la plus originale, mais peut-être l’incarnation la plus représentative du roman graphique actuel.
Par Julien Barret
