Arrière-fond
Pierre GUYOTAT
Éditions : Gallimard
Parution : 15 mars 2010
Prix : 21 euros
ISBN : 978-2-07-078445-5
L’auteur de cet ouvrage a bénéficié de l’aide du CNL
Note de lecture
Après Formation (2007) où il revenait sur ses années d’enfance, Pierre Guyotat livre ici un second opus autobiographique centré sur sa quinzième année, en l’été 1955. Mais comme le premier, Arrière-fond n’est pas un livre de souvenirs : l’anecdote n’y a pas sa place. C’est un livre sur la métamorphose, auquel le temps de l’adolescence donne sa chair la plus vive et son parfum le plus entêtant. Dans ce moment charnière entre enfance et âge adulte, un être découvre l’écriture, le désir, la liberté – leurs articulations intimes, leurs contradictions ; dans le déséquilibre de la transition, un être se découvre et s’éprouve par le renversement (de la loi, de la morale, de la religion), jusqu’à la dislocation.
D’un voyage en Angleterre, premier jalon d’un dégagement de l’emprise familiale et paternelle, « P. G. », le narrateur, retrace les rencontres marquantes – garçons, filles, femmes – propres à déclencher la montée du désir et de l’écriture. Ces corps passionnément regardés et si peu touchés suscitent la sève qu’il sent « monter et courir », bouillonnante, dans son corps – muscles, os, viande, nerfs. Et interrogent ce morceau de chair vibratile et érectile où se manifeste sans aucune ambiguïté « le frottement musical de l’animal dans l’humain » : pointant le grand mystère de la génération et celui, immense et trouble, du sexe féminin, produisant des substances inconnues et innommables, le corps mutant se découvre autre, décentré, déporté – niant la dignité imposée par la culture, l’éducation mais aussi par la vision, après-guerre, de « la dépouille concentrationnaire » – corps décharnés rendus à l’état d’objets. C’est aussi cette métamorphose-là, celle que le sexe opère sur les êtres en les altérant, les déformant, les basculant dans le non-être, que le texte ne cesse de questionner : « le “sexe”, dès qu’il survient, c’est sur cela qu’il pousse. » Si le sexe est bien cet endroit où le sujet ne se reconnaît pas lui-même – là où il s’affaisse pour renouer avec le cloaque, la matière, la nuit informe, là où advient l’arrière-fond –, comment, pourquoi assumer cette dualité, ce dédoublement, l’incroyable violence du renversement – attentatoire, blasphématoire, sacrificatoire ? Comment faire tenir ensemble le Bien et le Mal, la Virginité et la Souillure, la Beauté et la Profanation ? Comment concilier l’acte d’amour, incroyablement magnifié par la culture ou la religion, avec cette triste « mécanique artisanale, aléatoire » et l’inévitable écrasement de l’autre qu’il implique ? Comment superposer idéal et boucherie ? Enfer et paradis ?
Et l’écriture d’interroger cette déchirure, la rejouant d’abord par le grand écart permanent entre ces bornes que sont la figure du Christ sur la croix, son immaculée conception, et celle de Douggie, corps de demeuré, non normalisé et si peu habité par la raison qu’il en exsude une sensualité furieuse. Mais c’est surtout dans l’opposition entre « poésie licite », officielle, « avouable », et textes « orgiaques » que se déploie le nœud du texte, que la pratique de la « branlée-avec-texte » théâtralise simultanément en une chorégraphie barbare, contraire et complémentaire, de la main gauche – la main publique, écrivant – et de la main droite – « celle de mon moi clandestin, celle qui subvertit », branlant – la montée du désir selon les méandres changeants du fantasme prostitutionnel récurrent permettant au texte d’advenir.
Enkystée dans la matière avec une incroyable acuité et une puissance jamais démentie, l’écriture de Guyotat est une descente magnifique dans les tréfonds du corps, Nature, Soleil, Lune et ceux de la raison – descente répugnante et révulsée, jusqu’à la scène de libération finale, délirante jusqu’à la folie, fin d’une initiation tourmentée et initiale d’une épopée convulsive.
Par Valérie Nigdélian Fabre

