Arthur Cravan, précipité
Bertrand LACARELLE
Éditions : Grasset
Parution : 5 avril 2010
Prix : 17 euros
ISBN : 9782246748311
L’auteur de cet ouvrage a bénéficié de l’aide du CNL
Note de lecture
« On est sans nouvelles d’Arthur Cravan depuis sa disparition au large du Mexique, en 1918 ». Après avoir ressuscité Jacques Vaché dans un essai paru en 2005, Bertrand Lacarelle se penche sur un autre précurseur du Surréalisme, une figure mythique des lettres, Fabian Avenarius Lloyd, dit Arthur Cravan, né à Lausanne en 1887. Bien qu’Anglais, Cravan, le neveu d’Oscar Wilde, s’exprime et écrit en français. Arrivé à Paris en 1909, ce géant blond haut de près de deux mètres s’y fixe l’objectif d’accéder à la célébrité par la poésie. Sa carrière sera brève et fulgurante. De 1912 à 1915, il publie cinq numéros de Maintenant, une revue qu’il anime seul et qu’il distribue au moyen d’une brouette. Cravan publie des poèmes qui mettent en scène son personnage de poète-boxeur. Il organise par ailleurs des conférences sur l’art moderne et vit, entre autres, du commerce de tableaux, vrais et faux.
La guerre venue, Cravan fuit à Barcelone où il côtoie des expatriés nommés Delaunay ou Picabia. Sur le ring, il se mesure à Jack Johnson, ex-champion du monde des poids lourds. Puis il se rend à New York où il participe à la grande exposition artistique des Indépendants. En 1917, Cravan part vagabonder au Canada avec son ami Arthur Frost Jr. De retour à New York ; il rencontre Mina Loy, poétesse en vue. Il lui demande de le rejoindre pour l’épouser à Mexico où il part se réfugier dés l’entrée en guerre des Etats-Unis. On aperçoit Arthur Cravan pour la dernière fois à bord d’un bateau dans l’isthme de Tehuantepec. Il meurt sans doute noyé tandis que naît la légende d’une vie et d’une oeuvre en laquelle André Breton verra « le climat du pur génie »
L’essai de Bertrand Lacarelle ne se limite pas à une narration du passage éclair sur terre et sur mer de son héros, ni à l’énumération des scandales dont il fit l’objet. Pas question pour lui de « raconter peinardement cette vie tragico-poétique » où miroitent les mirages de l’aventure et de l’amour fou. Alchimiste, l’auteur tente de capter l’essence de l’être évanescent et multiforme dont il a traqué la piste au Mexique. Pour saisir la substantifique moelle de Cravan, il teste littérairement la science des précipités (corps solides prenant naissance dans une réaction en milieu liquide). Sa technique consiste à plonger son héros dans un bain révélateur avec d’autres personnalités de son époque. Il le compare ainsi à Apollinaire, à Cendrars, à Gide, à Desnos, à Maïakovski ou à l’autre Arthur (Rimbaud). Avec ce dernier, il existe de nombreuses similitudes (même si pour Cravan , « Je » n’est pas » un autre » mais « mille autres ». Les deux furent des poètes de grands chemins, des dromomanes. Mais si Rimbaud troque la poésie pour l’aventure, Cravan tente de troquer l’aventure pour la poésie en s’installant à Paris après de nombreux voyages. Cependant, il laissera tomber ses écrits- qui se limitent à quelques poèmes- pour courir le monde. Inspiré, subtil, l’essai de Lacarelle fait ressurgir dans toute sa complexité et son mystère celui qui se disait « prophète d’une nouvelle vie. »
Par Claire Julliard

