Aux origines du socialisme moderne, La première Internationale, la Commune de Paris, l’Exil

Michel CORDILLOT

Éditions de l’Atelier
Parution : 15 février 2010
Prix : 22 euros
ISBN : 9782708240964
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

En histoire, l’événement, fût-il majeur, est toujours appréhendé de manière rétrospective. Le présent ne connaît que des hommes empêtrés dans les compromis de l’action, non des personnages historiques et leurs hauts faits. Le rappel de cette vérité est plus impérieux encore quand il s’agit de se pencher sur les débuts du mouvement ouvrier. Intitulé Aux origines du socialisme moderne, le recueil d’articles initialement écrits par Michel Cordillot pour le compte de revues universitaires ou spécialisées réunit de minutieuses monographies dédiées aux prémices de la Première Internationale et à sa galaxie militante. Sur une période allant de 1865 à la fin de la proscription des Communards aux alentours de 1890, l’auteur livre des biographies d’acteurs de l’époque aujourd’hui connus des seuls initiés, des études sur les tentatives balbutiantes d’organisations ouvrières et politiques, un travail sur les sources d’un article de Marx paru dans L’Illustration au lendemain de la Commune, ou encore un essai d’histoire locale (« L’Yonne durant ‘l’année terrible’, 1870-1871 »). Si le livre cible en premier lieu un public universitaire, il s’adresse également à ceux qui apprécient que l’événement (La Commune, par exemple) s’incarne dans des parcours individuels et des documents d’époque (comme la presse ou les tracts), a fortiori quand il s’agit d’acteurs que leur origine sociale ne prédisposait en rien à participer à l’émancipation politique de leurs semblables ou à rédiger des textes d’analyse stratégique ! On lira ainsi avec intérêt le récit attachant de la vie de Zéphirin Camélinat, cet ouvrier bronzier hors pair nommé à la tête de l’Hôtel de la Monnaie pendant la Commune, et d’une probité telle qu’il s’évertua à dresser un inventaire complet des dépôts dont il avait la responsabilité avant de partir défendre la dernière barricade contre les troupes versaillaises. Son portrait nous introduit de plein fouet dans ce que Marx appelait « le mouvement réel de la classe ouvrière ».

L’ouvrage fera donc (re)découvrir une part de la petite histoire qu’occulte nécessairement la Grande, toujours monolithique et monochrome lorsqu’il s’agit de restituer des faits aussi complexes que l’expérience communale. D’un point de vue plus scientifique, l’objectif du recueil vise à faire état des études actuelles sur la naissance du mouvement ouvrier qui remettent notamment en question l’idée selon laquelle la Première internationale en serait à l’origine. En réalité, l’Association internationale des Travailleurs (son véritable nom) « est intervenue pour structurer et en partie unifier le mouvement ouvrier de son temps ». La préexistence de formes d’organisations locales et nationales nécessite donc de « replacer le problème dans un contexte élargi en passant de l’histoire du mouvement ouvrier en soi à son histoire sociale. » L’enjeu historiographique dépasse donc de loin la volonté de livrer un éclairage complémentaire pittoresque à cette histoire bien souvent tragique (l’exil, les proscriptions…), et parfois meurtrière (la Semaine Sanglante). A en croire l’auteur, il revêt en effet une dimension politique car élargir notre connaissance, « c’est démythifier des événements trop souvent instrumentalisés dans le cadre d’une histoire-légitimation rarement dépourvue d’arrière-pensées politiques. » De ce point de vue, l’effet-loupe de ces recherches nous révèle combien les débats de l’époque étaient ambitieux par rapport à ceux d’aujourd’hui et combien les acteurs étaient soucieux de ne pas se laisser embrigadés au nom de stratégies qui n’étaient pas les leurs.

Par Mathias Roux