Critique de la raison photographique
Jérôme THÉLOT
Éditions : Les Belles Lettres
Parution : 7 novembre 2009
Prix : 21 euros
ISBN : 978-2-35088-020-4
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Entourés d’images, nous oublions parfois que leur omniprésence est un phénomène relativement récent, qui n’est pas simplement le résultat d’une découverte technique mais d’une vision du monde née au 16e siècle avec la science moderne. Pour le comprendre, Jérôme Thélot propose, dans les deux premiers chapitres d’inspiration kantienne justifiant le titre de l’ouvrage, de remonter aux principes a priori du « photographique » propre à cette conception inédite du monde. L’invention de la photographie n’est pas seulement en effet l’apparition d’un nouveau procédé facilitant la production, la multiplication et la diffusion des images : le photographique est, selon l’auteur, l’essence même de la modernité, l’aboutissement du projet galiléen de réduction des choses à leur aspect quantitatif et mathématisable. L’espace homogène, perspectif et tridimensionnel que toute photographie offre à nos yeux correspond à la conception du savoir scientifique comme contemplation objective du monde dans sa pure extériorité.
Pour compléter et nuancer cette première thèse, Jérôme Thélot ajoute que la photographie ne se contente pas de montrer des phénomènes particuliers, de redoubler en image les êtres et les choses : parce qu’elle est, conformément à son étymologie, écriture de la lumière, elle est un processus de révélation non pas des choses mais de leur apparition même. Ce que montre toute photographie, ce sont moins les phénomènes que leur phénoménalité, leur apparaître. La philosophie naturelle de la photographie ne saurait donc être que la phénoménologie.
Pour étayer et illustrer cette ambivalence du photographique comme retrait et donation du monde, Jérôme Thélot revient dans les trois derniers chapitres sur le rapport que deux écrivains entretiennent avec la photographie, Dostoïevski et Yves Bonnefoy, et sur l’œuvre singulière d’un couple de photographes allemands, Bernd et Hilla Becher. L’écrivain russe fait reposer toute l’intrigue et tous les développements moraux de l’Idiot sur la circulation initiale du portrait d’une femme et des sentiments qu’il suscite chez ceux qui le voient sans en avoir vu le vivant modèle. Ce qui soulève les questions suivantes : est-il possible de percevoir dans une image ce qui n’a pas d’image ? Quelle place tient le désir dans le pouvoir que nous prêtons aux photographies, dont l’objet nous est présenté dans son absence même ?
L’analyse de divers textes d’Yves Bonnefoy conforte l’idée du pouvoir ambivalent des images exposée dans la première partie du livre : selon le poète, nous sommes aujourd’hui asphyxiés par une fumée d’images qui voile le monde, mais c’est le rare talent du grand photographe que de briser cet écran en recevant le monde dans ses images plutôt qu’en l’y capturant.
Enfin, en partant du présupposé herméneutique implicite que l’interprète comprend un artiste mieux que ce dernier ne se comprend lui-même, Jérôme Thélot voit dans les séries typologiques d’édifices industriels réalisées par les époux Becher non, comme ils le déclarent, la mise au jour de l’identité architecturale et fonctionnelle de chaque sorte de bâtiment, mais l’essence même du projet photographique : refuser toute place à la subjectivité du spectateur pour mieux montrer le mouvement d’apparition même du monde.
Par Étienne Helmer
