En Route Vers La Fin

Gérard REVE

Éditions : Phébus
Parution : 11 mars 2010
Prix : 21 euros
Traduit du hollandais par Bertrand Abraham
ISBN : 9782752903730
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

La photo de couverture est trompeuse : nous croyons avoir affaire à un fils de bonne famille, épistolier consciencieux, flanqué d’un chat qui lape un bol de lait … De fait, Gérard Reve est bien un aristocrate, amateur de chats (« Justine » lui manque bien plus que les humains), mais c’est tout sauf un plumitif de circonstance ou un débonnaire ami des bêtes. Né à Amsterdam en 1923, icône d’une jeunesse révoltée, considéré comme l’un des plus grands auteurs néerlandais, il mène une vie de débauché et affiche son homosexualité. Son premier roman Les Soirs fait l’effet d’une bombe littéraire semblable à celle provoquée par le Voyage au bout de la nuit, de Céline.

Sans destinataire précis, ces six lettres constituent un journal de bord autobiographique qui suit le périple de l’auteur, entre 1962 et 1963, d’Amsterdam à Algésiras, en passant par Edimbourg, Londres et l’Ecriturie (en territoire de littérature donc). A mobylette, en voiture ou en bateau, la Route est faite de soirées et de visites (chez un ex petit ami, au zoo, à la plage). Souvent seul, l’auteur brasse alcool et délires sexuels, banalités quotidiennes et questions existentielles, qui alimentent « pensées et chuchotements, mis bout à bout », dans un style carnavalesque et imagé. Sur le bateau, le narrateur est submergé par une « odeur d’huile minérale et de poisson frit réchauffé, encens composite de la mélancolie maritime ». Plus tard, il loge dans un hôtel qui est un « temple du suicide à lambris marron » ; il croise un personnage dont « la tête est peinturlurée et affublée d’un couvre-théière, le corps harnaché de lampes tempête ». Gérard Reve excelle dans l’art du portrait au vitriol : sous « un éclairage Sartrien », il imagine les vies mystérieuses des passagers du train à destination de Londres, « la Familles des Pourchassés Inconnus ». Il fantasme sur un « Gibier de choix ». Les photographes se font « clickoflashistes ». Les périodes de sa vie se teintent tour à tour, de gris, de noir ou de violet ; autant de fulgurances stylistiques portées par une voix singulière qui oscille entre exaltation catholique subversive (« O Eternel, Vous voir face à face ») et cynisme célinien (« La seule certitude que nous offre la vie est celle de la mort », alors autant laisser libre court à « la déconnation ») et qui donne à voir les secrets d’une fabrique romanesque partagée entre « Faits Non Pertinents » et « Plan Provisoire ».

Critique féroce du monde de l’édition néerlandaise, jugé sclérosé et verbeux, cette voix n’hésite pas à déboulonner quelques mythes avec humour : Robbe-Grillet, qualifié de « cerveau fumeux » ; Henry Miller, ce « vieux Phallus », est un « radotant glorificateur de sa propre personne ». Elle pointe aussi quelques unes des grandes problématiques de la création littéraire. Pour l’écrivain, la première d’entre elle est de subvenir à ses besoins ! Iconoclaste, Gérard Reve ironise sur l’attitude qui consiste à diviniser l’art en général et la littérature en particulier : « Nous n’avons pas besoin d’admiration ou d’estime » mais d’argent « pour payer les charges fixes ». Il fustige la littérature de consommation (cette « masse d’âneries nihilistes »), l’autofiction exhibitionniste (« la littérature de l’aveu ») et les postures normalisantes (« Je défie de bon cœur qui que ce soit de me soumettre un grand roman universel qui ne traite pas d’hommes « anormaux » »). Mais en dépit de cette verve mordante, Gérard Reve reste lucide et reconnaît que l’auteur « se voit rarement à la lumière d’un jugement réaliste, mais, tour à tour, en propre-à-rien ou en dieu ».

En filigrane, il tisse sa profession de foi : écrire avec sincérité et exaltation. La Route, c’est celle que trace l’écriture dans le sillon d’un élan mystique : « Si je m’emploie, pour écrire, à mobiliser toutes mes forces et tout mon désespoir, je verrai pendant quelques instants peut-être une ombre, je sentirai un souffle, j’entendrai un vague son en train de s’éteindre, émanations de Lui ».

Par Yasmina Azzoug