Engels- Le gentleman révolutionnaire

Tristram HUNT

Éditions : Flammarion
Parution : 12 octobre 2009
Traduit de l’anglais par Marie-Blanche Audollent et Damien-Guillaume Audollent
Prix : 28 euros
ISBN : 978 208122481
Publié avec le soutien du CNL

Source de cette chronique : Nonfiction.fr
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Note de lecture

En rétablissant la dialectique hégélienne sur ses pieds, en l’enracinant dans les conditions matérielles de l’humanité, Marx et Engels avaient brisé l’âge des héros de l’idéalisme allemand pour instaurer celui des masses, dans une collaboration devenue mythique. Amitié indéfectible, qui évoque l’Hypérion d’Hölderlin et rend la rupture moins tranchante ; aux accents du poète qui voulait « arracher l’être idéal à la routine de la vie quotidienne » fait écho l’apothéose de Marx par le matérialiste Engels : « Marx était un génie ; nous autres, tout au plus, des talents ». Cette statue de Commandeur projette une ombre masquant la stature d’Engels, réduit au second rôle du secrétaire ou de l’éminence grise. Père du marxisme sans lui donner son nom, défenseur du prolétariat sans en partager les affres, le personnage reste insaisissable. Un éclairage nouveau est donné par la biographie de Tristram Hunt. Engels, le gentleman révolutionnaire répond à trois questions que pose irrémédiablement le personnage. La première est d’ordre biographique, puisqu’Engels, à la fois industriel et cofondateur du marxisme, présente les traits dissymétriques de L’étrange cas du Dr. Jekyll et de M. Hyde de Stevenson. En redonnant vie à « ces passions et ces désirs, haines personnelles et lubies individuelles » , le livre présente une image qui écarte l’apologétique comme le procès en hérésie, et lève ces contradictions apparentes en situant Engels dans son contexte historique. La seconde relève de l’histoire des idées, et tient à sa collaboration étroite avec Marx, si étroite qu’elle rend impossible toute distinction. Comme les Dioscures, Castor et Pollux, que la Dixième Néméenne de Pindare associe au-delà de la mort, Marx et Engels défient l’entreprise biographique individuelle, appelant, au mieux, les vies parallèles. Mais la symbiose nourrit le débat sur l’apport réel d’Engels au marxisme, entre force d’impulsion et réduction vulgarisatrice, entre avant-scène et second rôle. Celui-ci pose une troisième question, parce qu’Engels aurait déformé le sens des écrits originaux, enfermé le marxisme dans une interprétation mécaniste ouvrant la voie au totalitarisme stalinien. C’est donc à l’examen de cette responsabilité que Hunt s’attache, voulant dissocier la mémoire du Général de celle de l’Armée rouge.

Dr. Jekyll et Mr. Hyde : parcours d’un industriel révolutionnaire

Le premier pari de Hunt, celui de donner chair au personnage d’Engels, est réussi. La biographie se lit comme un roman, faisant entendre le brouhaha des brasseries berlinoises des années 1840 ; respirer l’odeur de la poudre sur les barricades de 1848 ; voir les misères de la classe ouvrière dans Manchester métamorphosé par la révolution industrielle. D’une façon générale, chaque chapitre est ouvert par une mise en contexte qui permet de mieux saisir les activités polymorphes d’Engels, de sa formation jeune-hégélienne des années 1840 à son action lors du soulèvement libéral de 1848 en Allemagne, de sa rencontre avec le prolétariat manchesterien en 1842 à sa carrière de manufacturier dans la même ville entre 1850 et 1869, des premières collaborations avec Marx en 1844 à la défense de son héritage intellectuel de 1883 à 1895. Malgré tout, le souci de faire un sort au moindre aspect de la vie du sujet conduit l’auteur à brouiller la hiérarchie des faits. La relation entre Engels et Mary Burns, ouvrière irlandaise rencontrée à Manchester, a son importance jusque dans les prodromes de la théorie marxiste car c’est elle qui lui révèle la face la plus noire du capitalisme. De ces expériences directes est issu The Condition of the Working-Class in England (1845), qui donne une première expression à certaines formules comme la distinction de classes ou la mission révolutionnaire du prolétariat. En revanche, l’aventure supposée d’Engels avec l’épouse de Moses Hess, communiste allemand réfugié à Paris en 1846, est une anecdote croustillante, mais inutile ; et le lecteur saisit mal l’intérêt d’une question telle que « Engels a-t-il vraiment abusé de la femme de Moses Hess ? » . Le propos se dilue donc parfois en une juxtaposition d’épisodes sans cohérence réelle. Au chapitre VII, consacré à la période 1869-1883, on voit se succéder une description de l’environnement et du quotidien d’Engels, un rappel (superficiel) de l’attitude des Dioscures pendant la Commune, les débats au sein de l’Internationale, une description de la fortune d’Engels, une analyse de ses angoisses domestiques issues de la rivalité entre ses bonnes, un bilan de son attitude face au socialisme russe, avant de s’achever par la mort de Marx.

De même, le souci de rendre la vie d’Engels dans un style fluide n’excuse pas les nombreux écarts de langage. Paul Lafargue, le gendre désargenté de Marx qui puise à pleines mains dans la fortune d’Engels, « poussait le bouchon un peu loin » , et Aveling, compagnon d’Eleanor Marx, est un « salaud » . Ces jugements de valeur sont d’ailleurs fréquents, et le lecteur découvre que La guerre des paysans en Allemagne (1850), application à l’histoire des mouvements agraires et religieux du XVIe siècle du marxisme, a été rédigé « avec toute la finesse d’un étudiant en première année de matérialisme » . Plus grave, Hunt a parfois tendance à juger des choix d’Engels en fonction de préoccupations actuelles, comme lorsqu’il parle d’« ethno-philosophie nauséabonde » face aux révolutions polonaises et hongroises en 1848-1849.

Malgré ses défauts, la biographie de Hunt parvient à rendre attachante la figure d’Engels, et à éclairer son époque d’une vive lumière. Il réussit également à montrer les ressorts de la contradiction entre Dr. Jekyll et M. Hyde, entre le manufacturier et le communiste, qui trouve dans les impératifs d’une collaboration étroite avec Marx sa résolution, ou mieux, son dépassement.

Les affinités électives : Marx, Engels et le marxisme

L’objectif de Hunt est de donner une vision plus équilibrée de cette collaboration. La posture exclut toute recherche en paternité, qui aboutirait à la distinction impossible entre ce qui revient à chacun, et ouvre une recherche en gémellité. Comme Oreste et Pylade dans l’Iphigénie en Tauride de Goethe, il unissent leurs forces et, « tous deux, avec une audace réfléchie, marchent vers l’accomplissement ». Hunt montre comment, des premiers textes partagés (La Sainte Famille en 1845, l’Idéologie allemande en 1846, le Manifeste en 1848) au Capital publié en 1867, la pensée commune s’harmonise en un tout homogène, et que les précisions apportées par Engels après la mort de Marx s’inscrivent dans sa continuité. [...]

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Par Emmanuel Jousse