Eschatologie occidentale

Jacob TAUBES

Éditions de l’éclat
Parution : 9 novembre 2009
Prix : 29 euros
ISBN : 978-2-84162-186-6
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Y a-t-il une parenté entre le message du Christ et celui de Marx ? Il faut un certain courage intellectuel pour attaquer de front cette question, qui paraît relever du débat stérile ou de la simplification douteuse, que l’on pointe l’anti-humanisme de Marx ou au contraire son messianisme révolutionnaire. Il fallait une folle témérité pour prétendre prouver ce lien en reconstituant un courant apocalyptique qui n’aurait en réalité jamais disparu, des prémices judéo-araméennes à Marx. Cette audace fut d’autant plus mal accueillie que le téméraire en question n’avait que vingt-trois ans au moment de la publication de ce livre tiré de sa thèse (1947), qu’il n’hésitait pas à contester des sommités universitaires et que, malgré une judéité plus qu’assumée, il montrait une certaine déférence envers le philosophe et juriste nazi Carl Schmitt. Aux yeux du préfacier et traducteur Raphaël Lellouche, cette triple offense suffit à lui fermer définitivement le cœur de Leo Strauss et de Gershom Scholem et, accessoirement, la voie d’une carrière universitaire prometteuse.

Loin de retracer les aléas du courant apocalyptique avec la minutie d’un historien, Taubes recourt avant tout à l’analyse conceptuelle. Si le marxisme peut être considéré comme une ultime manifestation de ce mouvement, c’est que, dès ses débuts, « l’apocalyptique est essentiellement révolutionnaire », non qu’elle entende changer des rapports sociaux, dont elle n’a cure, mais parce qu’elle nie le monde dans sa totalité. Ce qui distingue le « Dieu apocalyptique-gnostique » des divinités communes, c’est qu’il « n’est pas au-dessus du monde », mais « contre le monde ». Si l’affinité entre l’apocalyptique et le marxisme est ainsi affirmée ex abrupto, il s’agit aussi de comprendre comment un courant aussi influent fut réprimé par d’autres tendances religieuses et de dépeindre ses incarnations successives. Cette enquête prend certes l’allure d’une épopée conceptuelle plutôt que d’une simple histoire des idées : les transformations de l’apocalyptique y sont toujours présentées comme l’œuvre décisive de héros de l’action ou de la pensée, qu’ils se nomment Jésus Christ, Joachim de Flore, Thomas Münzer, Hegel ou Marx.

Malgré la témérité de la synthèse, Taubes évoque avec une certaine netteté d’esprit ces points de passage, par exemple, lorsqu’il oppose l’apocalyptique juive, qui interprète l’histoire universelle, à son altération chrétienne, toute entière tournée vers la figure du Rédempteur. Il montre également comment l’intériorisation de l’eschatologie commencée par Origène et parachevée par Augustin peut être conçue comme un rejet de la vision apocalyptique : quand le souci du salut individuel l’emporte sur l’attente de la fin du monde, le christianisme perd de sa force destructive et se met au service exclusif de l’Eglise. La transposition par Hegel des trois âges de Joachim de Flore (les temps du Père, du Fils et du Saint-Esprit) est une autre de ces hypothèses séduisantes, dont foisonne un ouvrage hybride, qui hésite sans cesse entre la grave érudition et l’idée fulgurante.

La démesure d’une telle synthèse a le mérite d’ouvrir des voies inédites, mais elle induit deux types de défauts : la reprise, sans recul critique, d’autres études plus circonstanciées ; certaines simplifications, d’autant plus dommageables qu’elles jouent un rôle crucial dans l’argumentation. Les Zélotes, hérauts de l’apocalypse, sont ainsi opposés aux Romains, défenseurs du monde tel qu’il est, bien qu’il paraisse difficile d’imaginer une telle imperméabilité des deux cultures, ni une telle unanimité impériale. Cette vision héroïque de « la communauté juive, qui se distingue de la bouillie humaine de l’Empire », paraît peu propice à l’impartialité de l’enquête. Chez Taubes, la rigueur conceptuelle se double étrangement de clichés historiques, qui le conduisent par exemple à considérer le « Moyen Âge et les Lumières » comme « deux univers statiques ». Sous le souffle de l’Apocalypse, sa plume a pris feu et la thèse s’est faite prophétie, comme en témoigne la ligne finale : « Une lumière se lève sur l’histoire, du mystère de l’erreur à la révélation de la vérité. »

Par Rudy Le Menthéour