Fous du Caire

Mercedes VOLAIT

Éditions de l’Archange Minotaure
Parution : 7 octobre 2009
Prix : 69 euros
ISBN : 9782354630393
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Qu’on ne s’y trompe pas, sous des apparences d’aimable coffee-table-book, cet ouvrage superbement illustré cache un essai ambitieux qui n’aspire à rien moins qu’à repenser les traductions de l’altérité culturelle dans l’imaginaire d’une époque. Toute histoire de l’art véritable devrait développer son propre horizon théorique. En conséquence, loin de se limiter à la simple étude des relations de fascination qu’entretinrent certains Français avec la ville du Caire entre la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe, Mercedes Volait dépasse l’approche strictement érudite d’un contexte donné pour mieux déterminer les ressorts de la « fabrique de la connaissance. » Son projet consiste à restituer les ressorts biographiques et intimes qui furent à l’origine de ce nouveau pan de la curiosité. Aux antipodes du soupçon mémoriel systématique, M. Volait révèle avec une empathie plus que palpable pour son objet historique les mobiles variés de ces excentriques –voyageurs, artistes, esthètes…- qui présidèrent à partir de 1860 à l’invention française de l’art arabe et plus spécifiquement encore de l’art de l’Egypte médiévale. La « médiévalisation » et l’invention patrimoniale du Caire exprimeraient cette recherche assidue de la quintessence de la « tradition » musulmane, dont les aspects fictifs ne sont nullement gommés. Le dessein discrètement polémique de l’auteur la conduit pourtant à rendre plus complexe voire à infirmer en bien des points la perspective du discours post-colonial, jugée trop univoque. M. Volait insiste en particulier sur le fait que le statut marginal de ces rares enthousiastes de l’Islam, toujours perçus avec méfiance par les instances françaises du savoir canonique pour crime de « vagabondage disciplinaire », ne permet pas de réduire cette quête de l’autre à une simple tentative de domination ou de dépossession coloniale. Pour ces personnages atypiques, le dépaysement culturel n’était en fait que le prolongement d’une situation décalée dans le système académique français ; cette indétermination sociale aurait favorisé chez ces érudits autodidactes une fièvre d’identification, aux antipodes de la volonté coloniale de confiscation prédatrice de la culture locale. Pour ces voyageurs insolites, cette attraction était surtout la conséquence directe d’une expérience commune qui donne tout son sens au titre de l’ouvrage : les Fous du Caire ont en effet tous éprouvé un choc analogue lors de la découverte in situ du Caire. Cette marginalité, on s’en doute, ne devait donc rien au hasard : elle ne faisait que refléter la position de l’Islam dans les milieux savants en France. L’art islamique demeurait (demeure ?) un domaine en creux dans le fonds commun des savoirs, ce qui explique la réception plus que restreinte de ces collections et de ces travaux chez les critiques, dans les musées et les arts décoratifs hexagonaux. Rien ne témoigne mieux de cette réticence institutionnelle que la volonté ultérieure de restreindre aux seules colonies les acquis de cette découverte esthétique.

Une galerie de portraits de marchands et de membre égyptiens de la commission des monuments historiques, fondée sur le modèle français en 1881, confirme enfin que « l’orientalisme ne fut pas en Egypte une affaire exclusivement occidentale. » Il n’est plus possible désormais de prolonger le schéma culturaliste qui voudrait opposer la culture islamique au goût antiquaire. En retour, cette passion pour le passé égyptien permet d’éclairer d’un jour plus complexe notre propre logique patrimoniale. Si le patrimoine hexagonal avait été associé de facto à la promotion du roman national français, en Egypte, les positionnements de la politique patrimoniale mise en place par les « résidents européens du Caire », ne furent, eux, aucunement « réductibles à des clivages nationaux. » Le voyage s’effectue ainsi d’une rive à l’autre de la Méditerranée, ce qui n’est pas le moindre mérite de cet essai foisonnant.

Par François Legrand