Genji monogatari - Le Dit du Genji

Murasaki - Shikibu

Edition : POF
Parution : 1988
Traduit du japonais par René Sieffert
ISBN volume I : 2-7169-0262-3
ISBN volume II : 2-7169-0261-5
Prix indicatif : 58 euros
Publié avec le soutien du Cnl

Note de lecture

Au début du deuxième millénaire, fut écrit ce que l’on peut considérer comme le premier roman mondial. Quoique son traducteur français, René Sieffert, estime excessive la désignation de « roman » pour ce chef-d’oeuvre, lui préférant la catégorie médiévale de « dit », on ne peut qu’être frappé par les similitudes de l’histoire de « Genji le Radieux » avec la Princesse de Clèves. Car, bien que les intrigues de cour très complexes puissent, pour un lecteur français, évoquer plutôt les chroniques de Saint-Simon, tout repose sur les intermittences du coeur. Et il est évident que la pérennité de ce texte fondateur de la littérature japonaise tient à la subtilité de sa construction et de ses analyses psychologiques et politiques, et au ton, tour à tour lyrique, sarcastique, détaché et passionnel, de la narratrice.

Le surnom de l’auteur lui fut attribué a posteriori, à cause de la sympathie qu’elle semblait manifester pour un de ses personnages, appelé précisément dame Murasaki. À quel âge écrivit-elle son livre, qui compte plus de mille pages ? Très jeune. Elle n’avait probablement pas trente ans. Et l’on visite encore maintenant à Kyôto le pavillon de Ryôan-ji, qui se trouve à l’extérieur du Parc impérial, entre le mur de clôture oriental et la rivière Kamo. Elle y aurait rédigé l’intégralité de son chef-d’oeuvre, entre 1005 et 1010, ou peut-être quelques années auparavant. Fille d’un officiel de la cour, chargé des rites, Fujiwara no Tamétoki, elle était apparentée à la famille impériale, ce qui explique que sa narration ne soit pas toujours « objective » et que, de temps à autre, un « je » vienne personnaliser le récit.

Phénomène rarissime dans les littératures mondiales, le Japon commence par le roman : dès l’origine, tout est en place de ce qui caractérise le genre. Évolution d’une intrigue sentimentale complexe, événements politiques, familiaux, sociaux (luttes d’influences, adultères, prises de pouvoir, naissances illégitimes, reconnaissances, clandestinités, calomnies), descriptions poétiques et psychologiques, de lieux et de personnes, intériorisations des situations, modifications des regards, tantôt extérieurs, tantôt intérieurs, avec un abondant usage du discours indirect libre.

À côté du Genji monogatari se développent les « journaux de cour », ou nikki, qui sont très proches du monogatari par leur narration et, bien entendu, le milieu où l’action évolue, mais beaucoup plus réduits en nombre de pages et centrés sur un narrateur ou du moins un protagoniste. Murasaki-shikibu ellemême, parallèlement à son Genji monogatari, devait tenir un nikki, qui est un précieux témoignage non seulement sur le monde qu’elle décrit, mais sur son travail d’écrivain. Et c’est le journal d’une autre dame de cour, Sarashina, qui nous renseigne le mieux sur la passion que devait susciter la lecture du chef-d’oeuvre de Murasaki-shikibu, quelques années plus tard. Elle dit s’être « trouvée au comble de la joie […] le jour où elle rapporta chez elle un coffret des quelque cinquante rouleaux du Genji, et d’autres récits ».

Comme le signale le philosophe Saburô Ienaga, Sarashina se convertit ensuite à des lectures pieuses, dont celles du Sûtra du Lotus, et abandonna une « vaine passion qui se détruisit d’elle-même avec le temps, et bientôt elle comprit que cet univers de rêveries frivoles et des hommes comme Genji, le Prince Radieux, n’existaient peut-être pas dans ce monde ». Car, au Japon du XIe siècle, comme dans la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, on ne tarda pas à suspecter le danger de l’illusion romanesque et à faire le procès de ces « choses vides » et surtout profanes qui tournaient la tête aux jeunes gens lettrés, c’est-à-dire les détournaient de la méditation spirituelle. Le roman, au Japon comme en Occident, était dangereux, parce que la force de l’imagination n’est pas moindre que celle de la méditation, de la perception ou de la réflexion.

Virginia Woolf accueillit avec enthousiasme la première traduction anglaise du Genji, par Arthur Waley, en 1925, dans Vogue. « L’essence de son charme, écrivait-elle à propos de Murasaki-shikibu, tient à des éléments bien plus profonds que des grues et des chrysanthèmes. Elle tient à la croyance qu’elle avait, si simplement – et qui était confortée par les empereurs et les suivantes, par l’air qu’elle respirait et les fleurs qu’elle voyait –, que l’artiste véritable “s’acharne à donner une réelle beauté aux choses que les hommes utilisent effectivement et à leur donner les formes que la tradition a établies”. Elle continuait donc, sans hésitation ni retenue, sans effort ni peine, à raconter l’histoire du garçon enchanteur, le Prince qui dansait sur les Vagues de la mer bleue avec une telle beauté que tous les princes et les plus hauts nobles pleuraient tout fort… »

L’histoire du Genji, fils non héritier de l’empereur, commence à sa naissance et dépasse sa mort (la dernière partie est en effet consacrée à un autre prince, Kaoru, et constitue un roman dans le roman, sous-titré Uji jûjô, les Dix livres d’Uji) : son éducation, ses amours diverses et sa liaison coupable avec sa belle-soeur devenue impératrice dont il aura un fils, tenu pour l’héritier légitime de l’empire, son exil, sa réhabilitation, sa régence et d’innombrables aléas du pouvoir.

L’impermanence (mujô) est probablement le concept clé qui permet de comprendre l’esprit dans lequel fut écrit le Genji. Histoire de la splendeur, de la lutte pour le pouvoir, de l’illusion de l’amour, de l’exil, du déclin, de la mort, ce livre composé avec une stupéfiante maîtrise dans l’alternance des considérations politiques et des approfondissements psychologiques dans la description de l’amour deviendra pour toute la littérature japonaise un modèle insurpassable, par la fusion des sensations, troubles esthétiques, angoisses intimes, mouvements infimes de la conscience. On cite parfois, en exemple de cette richesse multiple, une phrase du début du XXIIIe rouleau (Hatsuné) : « Au jardin du quartier du printemps, la brise mêlait au parfum des pruniers la suave odeur provenant des stores, de sorte que l’on eût dit du royaume d’un bouddha vivant. »

Par René De Ceccatty