Histoire du monde au XVe siècle

Sous la direction de Patrick BOUCHERON

Éditions : Fayard
Parution : 12 novembre 2009
Prix : 85 euros
ISBN : 9782213635491
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Imaginons un général, Patrick Boucheron, maître de conférence à Paris I, trois colonels (de cavalerie), Julien Loiseau, Pierre Monnet et Yann Potin, un régiment d’élite enfin, rassemblant 63 historiens, soit la fine fleur des médiévistes. Au terme de la bataille, un ouvrage de près de 900 pages, l’Histoire du Monde au XVe siècle, monument d’érudition en quatre-vingt-douze chapitres, magnifique essai de « World History » à la française.

A l’origine du projet : la conviction qu’un XVe siècle « ample et large, complexe et divers » -de 1380 à 1520 environ- constitue une « étape décisive » de la globalisation contemporaine. Jouant sur les échelles, les temporalités, privilégiant les interconnexions, cette Histoire du Monde cherche à décentrer le regard, à « désoccidentaliser » nos certitudes. Si Magellan, circumnavigateur à la fois englouti et vainqueur, compte parmi les figures tutélaires, il voisine avec « Timour le boiteux », alias Tamerlan, grand ébranleur des géographies.

Toutefois, plutôt qu’un récit orienté, les auteurs ont choisi de proposer « un faisceau d’histoires dont on préfère rendre la variété profuse et la complexité parfois contradictoire. » Pour pénétrer dans ce maquis, quatre « portes » nous sont proposées. La première, les « territoires du monde », se présente comme un « atlas politique du XVe siècle ». Du « siècle turc » à « l’effondrement de l’Amérique autochtone », en passant par les « Etats modernes » de l’Europe occidentale et « le grand réaménagement de la Chine », elle dresse l’inventaire des pièces du jeu. Puis vient la « chronique du XVe siècle » : « tantôt frôleuse et tantôt sautillante », elle rassemble de courts essais autour de dates, emblématiques ou non, défaite chinoise de Tumu en 1449, prise de Constantinople en 1453, mais aussi 1515… qui n’est point ici Marignan, mais année de l’établissement des Portugais à la jointure du golfe Persique et de la mer d’Oman, apportant ainsi la dernière touche à la construction de leur Empire. En troisième lieu, le lecteur est invité à parcourir la « librairie du XVe siècle » : de L’Imitation de Jésus Christ, chef d’œuvre de l’intériorité chrétienne, aux Sons corrects pour l’instruction du peuple du roi coréen Sejong, à l’origine d’un nouvel alphabet, en passant par le Journal de bord de Christophe Colomb et les Mille et une nuits, les écritures du monde se confrontent. « De quel devenir du monde le XVe siècle aura-t-il été l’atelier ? », se demande la quatrième partie. De ces futurs pluriels, les villes, les livres ou la culture de cour auront été les creusets.

Si les Turcs ont échoué à conquérir le monde, les Chinois ont choisi d’y renoncer. Sur ces potentialités ruinées, la domination européenne a pris son envol, étrangement hantée par ce que Patrick Boucheron appelle « la grande découverte des « Grandes découvertes » » : « ce sentiment paradoxal, logé au cœur de la conscience occidentale, d’être soi-même les barbares du monde. » Tableau général de l’humanité, en une époque où elle n’avait pas encore conscience de tous ses contours, ce livre dégage quelque chose de bouleversant. Il réussit cette gageure de troubler jusqu’au regard que nous portons sur nous-même, nous ramenant au mystère de notre condition. « Le seul épisode de l’histoire du XVe siècle dont le retentissement fut vraiment planétaire », nous révèle Boucheron, « s’est déroulé dans un des creux du monde, ébranlant une société sans écriture, presque totalement isolée, au plus loin des principaux bassins d’historicité dont il sera question dans ce livre, et ne pouvant inscrire sa mémoire que dans les horizons tremblants du mythe. » Il s’agit de l’éruption du Kuwae en 1452, au cœur de l’archipel du Vanuatu, et dont les conséquences, impossibles à élucider, furent perceptibles à travers toute la planète. A l’instar des Lieux de Mémoire de Pierre Nora, il y a près de trente ans, voici un livre qui devrait faire date.

Par Antoine De Meaux