Impressions d’Afrique

Raymond ROUSSEL

Éditions : Pauvert
Parution : 20 mai 2009
Prix : 45 euros
ISBN : 978-2-7202-1514-8
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Septième volume des Œuvres de Raymond Roussel aux éditions Pauvert, Impressions d’Afrique (1909) constitue un moment essentiel d’une entreprise littéraire dont l’inventivité continue de fasciner. En effet, on a beau analyser Impressions d’Afrique, en lui donnant des perspectives intellectuelles ou biographiques sûres, quitte à recourir à un arsenal d’explications ésotériques : le livre échappe à toute classification – et à toute mystification ! Quoique Roussel ait dans un autre ouvrage (Comment j’ai écrit certains de mes livres) indiquer lui-même comment tel ou tel élément a inspiré son écriture (conjonctions, associations d’idées, obsessions ou visions, un mot déclenchant d’inédites références ou de soudains croisements – Leiris procèdera autrement, et plus visiblement dans Langage tangage), Impressions d’Afrique résiste à tout décorticage. Nous voici donc en Afrique, au moment du sacre de Talou VII, et déjà un mécanisme littéraire se dessine en miroir de la narration : on nous présente toute une série de personnages se livrant à d’étranges activités en vue de la cérémonie. Tous sont en place, comme des automates : l’écriture, comme le récit, va les activer. L’auteur embarque alors le lecteur dans ce récit extraordinaire, inventant (peut-être) au fur et à mesure ce monde merveilleux fait de numéros de cirque, un univers qui joue entre la connaissance du continent noir et les innombrables fantasmes qu’il engendre. Entre logique et délire, l’histoire lentement se déploie, récupérant le coup de dés de l’écriture pour contraindre le hasard. Un miroir est tendu à l’époque : des images de publicité viennent nourrir telle ou telle scène, mille et une inventions jouant avec l’inconscient occidental et la mémoire coloniale s’incarne ici dans des formes qui mêlent le savant au populaire : c’est sûrement ce jeu de l’un à l’autre qui séduisit les surréalistes. Jean-Philippe Guichon, maître d’œuvre de cette édition critique, fournit de nombreux indices et références par un travail de recherche qui prend bien la moitié du volume, précisant les variantes manuscrites du texte, avec notamment quelques pages d’iconographie qui permettent de concevoir l’utilisation des publicités coloniales par Roussel dans son récit ( le slogan « Lessive de la ménagère : elle blanchirait un nègre » devient dans le texte de Roussel : « Sa lessive terminée, le matelot, par plaisanterie, donne son savon à Fogar, en accompagnant ce présent intentionné d’un lazzi amical sur la couleur de peau du jeune nègre. ». Guichon sait aussi souligner l’irrépressible nostalgie d’une enfance qui tire les fils de ces Impressions d’Afrique. Écrire est pour Roussel poursuivre cette enfance en découvrant un nouveau jouet dans cette aventure, traité parfois avec bienveillance parfois avec espièglerie : le lecteur. Invité à composer avec cet imaginaire, et à recomposer le sien, le lecteur, en acceptant les raisons d’être d’un merveilleux roussélien qui ne l’exclut jamais, fait l’apprentissage d’une littérature désirant ressusciter l’enfance par la magie de l’art.

Par Marc Blanchet