Insenso, Stroheim

Dimitris DIMITRIADIS

Éditions : Espaces 34
Parution : 15 octobre 2009
Traduit du grec par Constantin Bobas, Robert Davreu, Dimitra Kondylaki et Christophe Pellet
Prix : 13,50 euros
ISBN : 978-2-84705-059-0
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

« Je suis la comtesse Livia Serpieri. J’ai dénoncé mon amant le sous-officier Franz Mahler comme déserteur de l’armée autrichienne. Arrêté, son exécution immédiate a été ordonnée. J’ai entendu la salve. J’ai poussé un grand cri et je me suis perdue en larmes dans la nuit de Vérone ». Passé cet aveu, plus aucun événement ne se produit dans Insenso, pièce de théâtre qui reprend l’intrigue de Senso, chef d’œuvre de Luchino Visconti. La suite se résume au monologue de l’héroïne dont la voix se perd dans un espace-temps indéfini et se heurte à un silence assourdissant qui contraste ironiquement avec le sous-titre donné à la pièce : « opéra ». Son texte s’ouvre sur des lamentations pathétiques pour marquer la douleur que crée l’absence de l’être aimé. On pense alors à un autre monologue féminin, celui de La Voix humaine de Jean Cocteau. Pourtant, le personnage de la comtesse se dédouble rapidement, Livia Serpieri et Franz Mahler s’incarnant dans un seul acteur, un être schizophrène dont les propos sont de plus en plus délirants…

Inspirée aussi par le cinéma, Stroheim est une pièce qui mêle à la réalité biographique des éléments de fiction surnaturelle. Alors qu’il est sur le point de mourir, Erich von Stroheim vit retiré avec sa dernière compagne, l’actrice Denise Vernac. Un soir, ils reçoivent la visite de Norma Desmond, héroïne du film Sunset Boulevard de Billy Wilder dans lequel a joué Erich von Stroheim. Si cette étrange créature peut être perçue, au moins au début, comme une incarnation bergmanienne de la Mort, elle devient peu à peu l’expression d’une conscience qui hante un homme et le confronte à son passé. Le doute qui taraude l’esprit du personnage fait pendant au cancer qui ronge son corps. De Hollywood, où il a connu la gloire, à Maurepas, où il a cherché l’oubli, Erich von Stroheim revisite son parcours terrestre une dernière fois pendant que Norma Desmond se perd en conjectures sur la frontière entre l’acteur et l’homme. Denise plaide pour une conception de l’œuvre qui transcende l’existence mais Erich semble surtout préoccupé par sa propre postérité…

Né en 1944 à Thessalonique, Dimitris Dimitriadis est écrivain et traducteur. Auteur de textes en prose, essayiste et poète, il est davantage connu pour ses pièces de théâtre (La Ronde du carré, Le prix de la révolte au marché noir, Je meurs comme un pays…) et ses traductions en grec de nombreux écrivais français (Georges Bataille, Marguerite Duras, Jean Genet, Molière, Gérard de Nerval, Jean-Paul Sartre…) et étrangers (Witold Gombrowicz, William Shakespeare, Tennessee Williams…). Outre leur point commun formel qui fait l’économie de toute ponctuation classique au profit de didascalies peu académiques, Insenso et Stroheim, œuvres a priori très différentes, trouvent une certaine unité dans la réflexion de Dimitriadis sur la distance entre acteurs et spectateurs ou encore la relation Éros-Thanatos qui provoque le déchirement des apparences dans l’esprit du personnage principal. Le recueil, traduit du grec par Constantin Bobas, Robert Davreu, Dimitra Kondylaki et Christophe Pellet, s’achève par un court essai de Dimitra Kondylaki intitulé L’utopie de l’union, publié lors de la première édition d’Insenso, qui présente les deux pièces et analyse avec acuité l’oeuvre de Dimitriadis dans ce qu’elle peut avoir de plus dérangeant.

Par Alexandre Drier de Laforte