Journal d’adolescence (1897-1909)
Virgina WOOLF
Edition : Stock
Parution : 1993
Traduit de l’anglais par Marie-Ange Dutartre
ISBN : 2-234-02522-2
Prix : 38 euros
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
« Ce sont nos efforts pour saisir tous les aspects de la vie qui la rendent si passionnément intéressante », écrivait Virginia Woolf. Noter, noter, noter sans cesse, car déjà la lumière a changé, car déjà la saison a basculé, et la mémoire défaille, le détail s’est évanoui, l’électricité que l’on croyait avoir capté a disparu. La vie chatoie, elle file entre les doigts, comment faire pour la mettre dans un livre ?
De cette tension, de cette concentration, de ce travail inlassable témoignent les milliers de pages lumineuses de ses journaux intimes. Mais c’est dans le premier volume, qui court sur douze ans – 1897-1909 –, que l’on voit se mettre en place une méthode et un style.
But affiché : apprendre à voir ce qu’il y a derrière les choses. « De même que l’artiste remplit des pages de fragments, de drapés, de jambes et de nez, je m’empare de ma plume pour coucher sur le papier toutes les formes qui me passent par la tête. C’est un entraînement pour l’oeil et pour la main. »
Elle a quinze ans, au début. Sa mère, Julia Stephen, l’ange du foyer, si belle et si glaciale, et sa demi-soeur Stella viennent de mourir coup sur coup. « Avec la disparition de ma soeur, le second coup de la mort s’abattit sur moi qui tremblante, les yeux voilés, les ailes encore humides, étais assise près de ma chrysalide brisée. » De 1897 à 1904, ce sont sept années terribles, où s’enchaînent les deuils, les dépressions violentes, les déchirures. « Pourquoi la vie est-elle si tragique, pourquoi ressemble-t-elle tant à une bordure de trottoir au-dessus d’un gouffre, je regarde en bas et le vertige me gagne », écrit-elle.
Dans ce Bildungsroman, on assiste d’abord à la vie quotidienne des jeunes filles de sir Leslie Stephen, le célèbre et grognon auteur du Dictionnaire biographique de l’Angleterre. Chaque jour commence de la même façon ou presque, sa soeur Vanessa dessine, Virginia fait sa version grecque, un peu de latin, puis elle lit. « Trois heures durant nous habitions le monde que nous n’avons jamais cessé d’habiter. » Elle lit sans cesse. Aristote et Hawthorne, Carlyle et Henry James, Thomas Hardy, Macaulay, Renan, ou Sophocle. Beaucoup de biographies, d’histoire, de poésie. Elle marche dans la ville, remplit ses carnets d’esquisses et de croquis. « Londres a tout de la vieille dame que l’on surprend en robe de chambre. » Le soir : occupations que les hommes de la famille jugent convenables. Thés, travaux domestiques, bals où elle se moque de tout, de tout le monde et d’abord d’elle-même. Vacances : elle n’a pas de phrase assez définitive contre l’ennui stérile des horribles promenades en famille sous la pluie froide. Elle se défie de décrire sans cliché un coucher de soleil. Mission quasi impossible et exaltante. Toujours s’exercer à mettre sur le papier « une oreille, un nez, un bras ». Le XXe siècle commence, et Virginia Stephen s’entraîne à devenir l’écrivain qu’elle sait qu’elle sera, même si jamais le doute jamais ne la lâche, si elle tremble, toujours à guetter une étincelle dans le regard de son lecteur. Parce qu’elle est, elle-même, d’une sévérité inlassable. Infatigable dans la critique des mots creux, des phrases molles, des pages ennuyeuses, des livres prévisibles. Infatigable à se juger elle-même : « Il est comique de constater que lorsqu’on m’accorde une demi-colonne j’en noircis deux, et que quand je dispose de toute la place que je veux, je suis incapable de sortir un mot. Ce sera un article ennuyeux ! »
Tous les clichés qui opposent la création à la réflexion, la lecture de tous les livres et l’écriture d’un seul livre, la futilité à la profondeur, la mélancolie au goût le plus vif de la vie sous toutes ses formes se trouvent, page après page, réduits en miettes.
Le 10 octobre 1904, elle reçoit son premier salaire, deux livres, sept shillings et six pence pour une critique littéraire dans The Guardian. Et celle qui n’a jamais eu le droit d’aller à l’université donne désormais des conférences sur l’art et la littérature aux ouvrières de l’école du soir de Morley College. Double victoire. L’exercice a été profitable.
Virginia Woolf sait qu’elle peut rendre les choses réelles en les traduisant en mots. « Cette entière réalité signifie qu’elles ont perdu le pouvoir de me blesser, et j’efface la souffrance en rassemblant les morceaux disjoints, en captant les dissonances infinies. »
Elle ne cessera plus de le faire. Avec son humour irremplaçable.
Par Geneviève Brisac
