L’Énergie spirituelle

Henri BERGSON

Éditions : PUF, Collection Quadrige
Parution : 12 novembre 2009
Prix : 18 euros
ISBN : 978-2-13-057023-3
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

En marge des ouvrages majeurs de Bergson, ce recueil d’articles et de conférences publiés en 1919 constitue peut-être la meilleure propédeutique à l’ensemble de son œuvre. On y retrouve la voix d’un philosophe devenu depuis le succès de L’Evolution créatrice (1907) le conférencier à succès qu’un public non averti venait écouter au Collège de France. Héritier de Pascal et de Rousseau, Bergson pense avec les mots de tout le monde ; héritier de Hume, il se méfie de la métaphysique et critique une certaine rationalité au nom de l’expérience commune.

Chaque essai traite d’un problème particulier : la conscience et la vie, l’âme et le corps, le rêve, la fausse reconnaissance - ou sentiment de « déjà vu » -, l’effort intellectuel, la vision panoramique du passé née de la conviction soudaine qu’on va mourir. Tous tournent autour du questionnement central de la philosophie de Bergson : qu’est-ce que l’esprit ? Représentatif de toute une génération de penseurs et de médecins français qui, à la suite des travaux de Théodule Ribot, découvrirent la psychologie comme une discipline indépendante et scientifique, Bergson récuse néanmoins l’approche exclusivement matérialiste de la plupart de ses contemporains : il dénonce l’illégitime extension à cette science encore balbutiante des habitudes mentales forgées depuis 2500 ans pour analyser la matière.

Rien de plus discutable, par exemple, que de considérer, au nom du parallélisme entre l’âme et le corps, que la vie psychique est déterminée par la vie cérébrale, et qu’en connaissant le cerveau on connaîtra l’esprit. Certes, une lésion neuronale entraînera nécessairement des troubles psychiques, mais si le cerveau est lié à l’esprit, il n’est pour lui rien de plus que ce qu’un écrou est pour une machine : qu’il vienne à manquer, la machine tombera en panne, mais rien ne permet de déduire de cette concomitance d’événements que la machine soit construite à l’image de l’écrou, et encore moins qu’elle en soit le produit !

Si « l’esprit déborde le cerveau de toutes parts », ce dernier n’en a pas moins un rôle essentiel : il est organe de l’attention à la vie. Tel un filtre, il assure le contact entre l’esprit et le monde réel en ne laissant passer à la conscience que les pensées – souvenirs et anticipations - directement utilisables pour l’action. Aussi est-ce lorsque le mécanisme cérébral se relâche de cet effort constant d’attention à la vie que se produisent les phénomènes exceptionnels de la vie psychique : rêve, fausse reconnaissance et même télépathie surviennent lorsque, cette attention se dissipant, parviennent à la conscience des manifestations de la vie psychique jusque-là refoulées dans l’inconscient.

Bergson nous engage ainsi à reconsidérer bien des idées reçues. Le matérialisme, d’abord, sur lequel se fonde l’idée de l’équivalence du mental et du cérébral, et plus généralement l’idée selon laquelle tout dans l’univers, serait calculable mathématiquement, qui lui apparaît comme une superstition, au mieux comme une hypothèse métaphysique, « une vue a priori de l’esprit, qui remonte aux cartésiens. » Le point de vue traditionnel sur les phénomènes psychiques anormaux se trouve également renversé : il s’agit non pas d’expliquer comment ils se produisent chez un individu, mais « pourquoi on ne les constate pas chez l’homme sain ».

La nouvelle édition publiée aux Presses Universitaires de France sous la direction de Frédéric Worms propose pour chaque texte une introduction et un apparat critique abondant, ainsi qu’un ensemble de textes complémentaires qui permettent d’identifier les sources de la pensée de Bergson et d’en suivre les prolongements contemporains

Par Christian Keime