L’Envolée belle
Martin PRINZ
Éditions : Absalon
Parution : 24 septembre 2009
Traduit de l’allemand (Autriche) par Odile Vandermeersch et Chantal Niebisch
Prix : 17 euros
ISBN : 978-2-916928-09-8
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
« Je dois courir, c’est une question de vie ou de mort ». Johann Rettenberger vient de fausser compagnie aux trois policiers qui le gardaient en s’élançant d’une table à l’autre avant de disparaît par la fenêtre à demi-ouverte.
Pour son troisième livre, l’autrichien Martin Prinz, s’empare d’un fait divers qui a captivé son pays dans les années 80, la spectaculaire cavale d’un braqueur de banques qui tint plusieurs jours en échec les trois cents gendarmes lancés à ses trousses. L’écrivain met ses pas dans ceux de l’évadé, son souffle dans celui de ce coureur de fond, de ce sportif aguerri fuyant à travers champs et forêts. A l’inverse d’un Truman Capote qui nourrit son récit d’une enquête quasi obsessionnelle, rencontrant les protagonistes, les présentant en amont, dans leur environnement social et familial, Martin Prinz, marathonien émérite, puise dans ses propres sensations pour cerner son personnage au plus près. En s’en tenant à une description anatomique de la fuite, il compose une narration à la fois concise, rigoureuse et parfaitement empathique : « Les coudes pliés, [Rettenberger] marque le rythme de ses bras qui vont et viennent le long de son torse en un balancement incessant, qui frôlent ses hanches et relèvent inlassablement son corps dès qu’il touche le sol, lui procurant la tension dont il a besoin. » Au début, il y a la douleur physique, la pesanteur, la peur de s’arrêter, de ne plus avoir la force. Puis tout s’estompe, comme dans ces rêves où la course s’apparente au vol. L’écrivain décrit sobrement les mouvements, le rythme, les accélérations, la topographie du terrain parcouru, tirant son récit vers une épure métaphorique. Rettenberger se déplace « avec une grande légèreté ». « Chaque fois qu’il augmente la fréquence de ses enjambées sur le terrain de plus en plus escarpé, il a l’impression de décoller, de planer l’espace d’un instant ». Au titre originel - Der Räuber- (Le braqueur), les traductrices ont préféré d’ailleurs « l’Envolée belle », jouant sur l’homonymie des verbes « voler » en français. Ses actes de délinquance permettent à Rettenberger de s’élever au-dessus du quotidien. En prison, il « ne pouvait ressentir autre chose que le caractère inéluctable de la situation ». A l’inverse, la fuite lui offre une infinité de possibles : infinité des chemins, des choix, des rencontres.
La chronique de cette envolée est cependant lestée de coupures de presse, de flash back lapidaires relatant la série de forfaits commis par Rettenberger. A travers eux, s’esquisse une haine de l’enfermement, de la monotonie, de l’apathie « des villages agglutinés autour des clochers et casernes ». Passant devant un oratoire, Rettenberger se souvient des prières de sa mère : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous autres pêcheurs », voilà, à quelques choses près, les paroles […] qu’égrenaient les grenouilles de bénitiers, voilà comment elles se représentaient la vie et la mort enfermées dans leur chant monotone ». En courant, ce n’est pas tant à ses poursuivants que le malfaiteur échappe qu’à un carcan social, idéologique. Mais Rettenberger le sait, « La fuite n’est qu’une illusion : il aurait probablement fini par sombrer un jour dans le quotidien […] Les hold-up, eux aussi, font partie de la normalité ». Acculé et blessé, le jeune homme choisira, dans un dernier envol, de se donner la mort, parvenant par cet acte ultime, à reprendre la main sur son destin, in extremis.
Par Claire Judrin
