L’Invité

Bilgesu ERENUS

Éditions : L’Espace d’un instant
Parution : 14 novembre 2009
Prix : 11 euros
Traduit et adapté du turc par Jacques Salzer
ISBN : 978-2-915037-57-9
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Bilgesu Erenus, journaliste de formation, est une dramaturge turque et une femme engagée. Dans L’Invité, jouée dès 1988 en France, elle s’attaque à la question de l’immigration à travers l’histoire de ceux qu’en Allemagne on désigne du nom de « Gast », mot « étrange » aux dires même du héros, à la fois positif et négatif, désignant le travailleur bienvenu et le parasite indésirable. A travers l’histoire de Musa et de sa famille, ce sont toutes les facettes de la migration qui sont abordées : la nécessité de partir pour améliorer le niveau de vie familial, le sentiment d’être étranger dans son pays d’origine et dans son pays d’accueil, la perte des racines et du sentiment d’appartenance, le racisme ordinaire, la condition des femmes, la relation à l’argent, la difficulté enfin de trouver une place, sa place, dans le monde. La pièce raconte ainsi le voyage de Musa, de sa femme Elfide, de leur départ pour l’Allemagne jusqu’à leur retour en Turquie, et de leurs enfants, Kamer le noir au tragique destin, Yigit, laissé au pays faute d’argent et Zülüf, née en Allemagne, et qui n’en repartira pas. Au bout de cette odyssée, un seul constat à la clé, désabusé sans être désespéré : « Ce que nous avons compris maintenant, c’est qu’il n’y a plus de place pour nous dans ce monde sans racines ». D’aucuns pourraient juger ces thématiques convenues, voire dépassées, la problématique de l’expulsion ayant supplanté de nos jours celle de l’accueil, mais il n’en est rien. D’abord parce qu’il n’est jamais convenu de donner voix à ceux qui sont réduits à l’impersonnalité d’une géographie des flux. Ensuite parce que la pièce de Bilgesu Erenus est empreinte d’une joie indestructible malgré les malheurs traversés, qui évite tout pathétique, même aux moments les plus tragiques (notamment le récit pudique de la mort de Kamer, victime du racisme ordinaire) en alliant distance et légèreté. Enfin, parce que l’écriture même de la pièce, par le procédé de théâtre dans le théâtre, joue subtilement sur les codes dramaturgiques : en rejouant l’histoire de Musa, d’abord en son absence et sur le mode parodique, puis en présence de « l’accusé » venu demander les raisons de son éviction, l’assemblée des compagnons tient sans cesse à distance l’événement, qui n’en est pas moins intimement ressenti par les « acteurs » du voyage. La « pièce » donnée par les compagnons tient, à la fois de la comédie, par l’humour et la truculence de certaines scènes, et de la tragédie, par le respect des trois unités et le jeu sur la choralité. Parce que l’histoire est racontée, émaillée de nombreux « hors-jeu », manifestant une émotion impossible à contenir malgré la situation de jeu, s’instaure avec le sujet une distance épique qui permet de ne pas sombrer dans un pathétique bien-pensant, mais de rester sans cesse en éveil, plaçant le lecteur sur une frontière ténue, là où la compassion s’exprime sans aveugler le sens critique, où l’espoir demeure sans sombrer dans la naïveté, où le drame n’éteint ni la joie ni le désir de vivre.

Par Anne Pellois