L’Islam
Hans KÜNG
Éditions du Cerf
Parution : 15 avril 2010
Prix : 49 euros
ISBN : 978-2-204-08759-9
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Alors que les controverses battent leur plein, en Europe, au sujet des minarets ou du voile intégral, et dans un climat de tension accrue depuis l’attentat manqué de Times Square à New York le 1er mai dernier, Hans Küng lance, avec L’Islam, un vibrant appel au dialogue interconfessionnel, qui, plus que jamais, semble nécessaire. Après des dizaines d’années de réflexion et de recherche, l’auteur, qui n’est ni islamologue ni historien, signe avec ce texte, le troisième volet d’une trilogie commencée en 1980 avec Le Judaïsme, poursuivie par Le Christianisme et les religions universelles en 1984, et qui s’inscrit également dans le droit fil de Projet d’éthique planétaire. La paix mondiale par la paix entre les religions publié en 1991. Prenant le contrepoint du politologue américain Samuel Huntington et de sa théorie du « choc des civilisations », Hans Küng estime que seules la misère et la frustration conduisent certains musulmans au fondamentalisme et à la violence et que l’espoir d’une compréhension mutuelle reste permis à condition de lutter contre ces facteurs.
Afin de favoriser les liens de confiance entre les hommes de différentes confessions, Küng propose à ses lecteurs non-musulmans qu’ils soient athées, juifs ou chrétiens d’acquérir une meilleure connaissance de l’islam, de ses principes fondamentaux et de ses évolutions historiques. Evitant ainsi toute représentation dogmatique, il démasque les préjugés, questionne les traditions et explique en quoi les uns comme les autres peuvent être infondés. Küng bat notamment en brèche l’idée d’un islam qui aurait répandu sa foi « par le feu et par le glaive » : d’une part, la vie du prophète ne se résume pas à la période guerrière médinoise et d’autre part, au moment même de l’expansion de l’empire musulman, les non-musulmans qui reconnaissaient l’autorité du calife recevaient un statut particulier – celui de dhimmis – qui leur assurait protection.
L’ouvrage, organisé de manière chronologique, s’articule en quatre temps. La première partie « Origine » constitue un retour sur mille cinq cents ans d’histoire commune entre juifs, chrétiens et musulmans en Arabie et expose, tout en les condamnant, les images idéalisées ou diabolisées de l’islam au cours du temps. La partie suivante, intitulée « Centre », rappelle à un public de non-spécialistes les éléments structurels de l’islam (le statut particulier du Coran comme matérialisation de la parole divine, le message central de l’islam – il n’y a d’autre dieu que Dieu et Mahomet est son prophète – et ses cinqs piliers).
Dans la troisième partie, l’auteur introduit la notion de paradigme, qu’il emprunte au sociologue Thomas S. Kuhn et qui désigne « un ensemble global de convictions, de valeurs, d’expériences, etc., auxquelles participent les membres d’une communauté donnée », pour expliquer que les évènements de l’histoire de l’islam dépendent de contextes singuliers. Ainsi, tout en préservant certains éléments structuraux, l’umma (ou la communauté des croyants) revisite-t-elle son paradigme religieux en fonction de la « constellation historique » qu’elle habite. Selon l’’auteur, ces paradigmes sont au nombre de cinq : « le paradigme de la communauté islamique primitive », « le paradigme de l’empire islamique », « le paradigme classique », celui « des oulémas et des soufis » et « le paradigme islamique de la modernité », et, il retrace les contextes politiques, économiques et sociaux de chacun d’entre eux. Autrement dit, il n’y a pas un Islam inaltérable mais bien des Islams ou plus exactement des paradigmes de l’Islam moderne -la voie laïque, islamiste ou socialiste- qui sont entrés à plusieurs moments et en divers endroits en concurrence et qui, par conséquence, rendent caduque toute prétention exclusive à la vérité.
Dans l’avant-dernière partie, Hans Küng analyse les défis que le XXe siècle a posés à l’Islam et les différentes voies qu’il a empruntées pour les relever. L’avenir pour un Islam post-moderne dépend essentiellement, selon le théologien, de sa participation au dialogue inter-confessionnel et interhumain et passe par le nécessaire rejet de toute apologétique ainsi que par un renouvellement de l’exégèse biblique et coranique. Ce renouveau implique à la fois une réforme de la jurisprudence et une séparation de la religion et de l’état, « une laïcité sans laïcisme ». La confusion mosquée/état sert des gouvernements corrompus et violents qui se cachent derrière la religion pour justifier des politiques inhumaines et des actes illicites et l’auteur condamne cette impunité ainsi que l’atteinte portée à la légitimité et au message éthique de la religion.
Finalement, Hans Küng en appelle à la critique, à l’autocritique et au dialogue et met chacun face à ses propres responsabilités : les gouvernements lorsqu’ils instrumentalisent la religion, les médias, lorsqu’ils diffusent des images totalement partielles et partiales de la réalité du monde musulman, et les citoyens du monde lorsque, manquant cruellement de discernement critique, ils ne font preuve d’aucune compréhension.
Par Claire Gallien

