La Folie de l’or

Gilbert SORRENTINO

Éditions Cent Pages
Parution : 06 février 2010
Prix : 20 euros
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
ISBN : 978-2-916390-13-0
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

A première vue, la tranche rouge sombre de ce volume des éditions Cent Pages évoque les romans populaires des anciennes collections de poche. Mais sitôt ouvert, le travail de mise en forme très particulier, le texte non justifié et le blanc laissé dans la partie supérieure des pages en fin de chapitre révèlent une intention typographique originale, en accord avec le caractère formaliste, quasi oulipien de ce projet de Gilbert Sorrentino (1929-2006), écrivain américain formé au structuralisme et auteur d’une vingtaine de livres (critique, poésie, roman), qui cite en épigraphe Laurence Sterne et Tzara. Les quelques 250 pages de La Folie de l’or, suite ininterrompue de questions narrant une chasse au trésor dans le désert du Gila, dans le sud de l’Arizona, ne comportent pas une seule phrase affirmative.

Trois jeunes vachers qui travaillent dans un ranch et deux vieux briscards dont Hank, chef d’expédition arrogant et grossier, partent, animés d’une cupidité sans borne, à la recherche d’une mine d’or qu’ils ne trouveront pas. En chemin, ils rencontrent un Indien Yaki qui leur dérobe leur carte du trésor, affrontent une tempête de « sablassassin » et parcourent la vallée de la mort. Prétextes à un épatant exercice de style, qui mêle, dans un lexique recherché, une multitude de registres à un festival de références, du linguiste Roman Jakobson à la nouvelle critique, en passant par les notions « d’ekphrasis contrariée » ou de « polysémiotique », ces péripéties rocambolesques sont aussi l’occasion pour l’auteur de malmener un peu ses personnages, soupçonnés d’homosexualité refoulée lorsqu’ils fument le soir, leur « loco weed » au coin du feu, et que le manque de femme se fait sentir.

La contrainte d’une écriture exclusivement interrogative produit un continuum de divagations, de coq-à-l’âne, et d’élucubrations qui peut, au premier abord, provoquer un sentiment de gratuité et rompre la fluidité du récit. On relève trois types de questions. Les questions personnelles, du narrateur qui interrogent le sens des mots, les étymologies, quitte à perdre le fil de son histoire : " Que sont les jambières ? Que sont les papooses et les apories ? Et aussi les clinamens et les broutards ? Et puis les côtelettes et les pannes ? Y a-t-il trop de mots ? Ou trop de choses ? Qu’en pensait Flaubert ? " Ensuite, les questions ouvertes, lorsque le narrateur décrit ses personnages d’un point de vue extérieur, en tentant de comprendre les raisons de leur état physique, de leurs actions, ou de sonder leurs pensées en genèse : "Quant avait-il acquis sa moustache ?", "Firent-ils semblant ?" Enfin des question fermées, lorsque les phrases interrogent, de façon parfois un peu arbitraire, des actions décrites : "Tandis que le groupe reprenait la route d’un havre confortable, Hank énuméra-t-il les tâches dans lesquelles ils allaient devoir se propulser avant de se lancer pour de bon dans leur quête ?"

S’il est parfois difficile de distinguer les questions rhétoriques du narrateur qui composent le métatexte humoristique, de celles que pose réellement la psychologie des personnages, ces cascades interrogatives n’empêchent pas un certain suspense d’éclore, suspense qui tient plus à l’incertitude généralisée qu’à la veine épique du texte. En outre, elles font de ce récit un proche parent de la littérature définitionnelle chère à Queneau, qui consiste à remplacer chaque mot par sa définition. Et au-delà de ces effets formels, ce système qui n’autorise aucune assertion directe témoigne peut-être d’un projet (la quête de l’or) qui n’aboutira pas, qui n’est pas fait pour aboutir, mais semble traduire une volonté d’échec inconsciente des personnages...

Dans sa traduction précise et recherchée, Bernard Hoepffner retranscrit au mieux les trouvailles lexicales et phonétiques de Sorrentino, ses mots valises, ses effets d’oralité comme « kèkpeu », « esplorer » ou « ptèt ». Si cette forme très fragmentée, qui à chaque phrase semble interrompre le fil du récit, décontenancera le lecteur friand de récits d’aventures, elle ravira les amateurs de l’Oulipo en particulier et de littérature expérimentale en général.

Par Julien Barret