La Langue littéraire

Gilles PHILIPPE et Julien PIAT

Éditions : Fayard
Parution : 30 septembre 2009
Prix : 29 euros
ISBN 978-2-213-63115-8
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

« Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. » Comme Gilles Deleuze l’avait fait autrefois pour Critique et clinique, cette phrase de Proust pourrait être reprise en épigraphe de ce volume. En effet, Gilles Philippe et Julien Piat analysent l’émergence à partir de 1850 d’une langue spécifique aux écrivains, qui rompt avec les codes et les normes de la langue commune. La langue des écrivains devient alors comme une langue étrangère, un idiome singulier qui n’a d’autre royaume que les livres.

Avant cette date, l’expression « langue littéraire » n’est que très rarement attestée. C’est sans doute qu’apparaît alors le désir d’une langue spécifique, qui est tout à la fois un objet imaginaire qui viendrait pallier les insuffisances du français et une réalité linguistique, forgée par les écrivains à force d’expérimentations stylistiques et de renouvellements grammaticaux. La prose littéraire cesse de s’opposer à la poésie, mais conteste la langue de la cité, creusant radicalement l’écart avec le parler commun. La langue des écrivains n’est désormais plus le conservatoire des bons usages, mais le laboratoire de pratiques langagières nouvelles. Signe sans doute qu’à l’ère de la modernité la littérature fait sécession, et renonce à clarifier le monde pour ne plus parler que d’elle-même.

Les six auteurs du livre proposent tout à la fois une analyse des transformations grammaticales et stylistiques et une histoire de ces métamorphoses. Tantôt, il s’agit de dire les bouleversements profonds de la langue littéraire, qui passe d’une logique hiérarchique à une structure cumulative, qui signe le triomphe du nom sur le verbe ou se fait laboratoire de voix. Tantôt, d’entrer dans l’atelier des écrivains, pour saisir en acte les moments de devenir : la révolution flaubertienne du style, la haine du langage chez Jean-Paul Sartre ou encore les démêlés de Roland Barthes avec les normes sociales de la langue.

Plus essentiel encore, ce livre articule l’histoire de la prose aux évolutions de l’enseignement, en rappelant avec force le dialogue souvent oublié entre l’institution scolaire et l’institution littéraire. Car c’est au déclin de l’empire rhétorique et à l’abandon du latin au profit du français, conçu par la IIIe République comme le ciment du sentiment national, que l’on doit l’émergence de la langue littéraire. L’évolution des programmes scande en fait l’autonomisation de la littérature, non pas seulement celle du champ littéraire comme l’a décrit Pierre Bourdieu, mais celle de la langue des écrivains. Si cette histoire de la prose s’ouvre sur Flaubert, elle va cependant bien au-delà de Claude Simon, et propose au lecteur contemporain des outils précieux pour appréhender les œuvres présentes et apprécier leur rapport souvent antagoniste à l’universel reportage.

Par Laurent Demanze