La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador, suivi de Le conte conte le conte et compte et d’une lecture d’Elvira Laskowski-Caujolle

Jacques ROUBAUD

Edition : Absalon
Parution : 16 octobre 2008
Prix : 30 euros
ISBN : 978-2-916928-06-7
Publié avec le soutien du Cnl

Note de lecture

A l’image de certains tableaux, il est des livres dont la valeur ne se révèle qu’à l’aide d’un commentaire ou d’une analyse critique. La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador, commencé en 1972 et réédité ici sous une forme inachevée mais définitive, est de ceux-là. Jacques Roubaud, mathématicien et poète membre de l’Oulipo (ouvroir de littérature potentielle), signe là une des œuvres les plus expérimentales de ce groupe, en ce qu’elle multiplie les contraintes visibles et invisibles... Aussi l’étude finale d’Elvira Laskowski-Caujolle, L’épluchure du conte-oignon, que propose ce beau livre des éditions Absalon, illustré par François Ayroles et Etienne Lécroart de l’Oubapo (ouvroir de bande-dessinée potentielle), est particulièrement éclairante. Comme son titre l’indique, elle se propose de faire apparaître la composition à la fois algébrique et littéraire du conte en épluchant « pellicule par pellicule » chaque strate du texte. Au départ, rien ne saute aux yeux du lecteur dans ce conte plutôt sympathique, si ce n’est un jeu sur les récits enchâssés et la typographie, mais le savant décorticage d’Elvira Laskowski-Caujolle dévoile tout son génie mathématique.

C’est l’histoire d’une princesse - dont le nom rappelle celui de la tribu des Indiens Hopi - et de ses oncles, Eleonor, Aligoté, Babylas et Imogène, qui passent leur temps à comploter les uns contre les autres, tandis que leurs femmes « compotent » (« parce que les rois complotent sans elles » – c’est à dire sans « l », nous explique l’auteur dans Le Conte conte le conte et compte qui figure également à la fin de cette édition). La princesse possède un labrador, supérieurement intelligent, à qui elle fait des « poutous » et qui parle le « chien ordinaire », sorte de français tout juste intelligible obéissant à la contrainte Ulcérations, inventée par Perec, qui consiste à ne recourir qu’aux onze lettres les plus utilisées de la langue française, E S A R T I N U L O C. Mais il s’exprime aussi en « chien supérieur », idiome qui procède d’une contrainte non encore déchiffrée, malgré maintes tentatives de mathématiciens !

La genèse du conte repose sur le chiffre 4 - quatre rois, quatre reines, quatre cousines, etc. - et sur la relation : « X complote avec Y contre Z », inspirée à Roubaud par un schéma que Queneau avait emprunté au vaudeville : « X prend Y pour Z ». Aussi élaboré que le premier roman de Queneau, Le Chiendent, qui était composé de 91 sections, 91 étant la somme des treize premiers nombres naturels, La Princesse Hoppy compte 153 paragraphes, soit la somme des 17 premiers entiers naturels. On peut d’ailleurs lire le conte comme une histoire de l’algèbre dans laquelle Roubaud propose au lecteur des exercices à résoudre : d’abord « sept questions aux lecteurs du conte », avant que, dans un chapitre appendice, source de réflexion quasi-inépuisable, le chien ne soumette « 79 questions aux auditeurs du conte ».

Dans ce conte situé à la croisée du roman de chevalerie et de l’expérimentation algébrique, le poète oulipien ne cesse de distiller son humour guilleret et facétieux, aussi bien dans les chapitres 0 et 00 sur « ce que dit le conte », méta-texte liminaire à la fois bavard et logique, qu’au premier niveau de lecture, dans l’invention fantasque de personnages animaux. Son bestiaire est au complet : on croise le hérisson Bartleby (inspiré du héros de Melville), les deux dromadaires South-Dakota et North-Dakota, ou les quatre canards baptisés Carnot un, deux, trois et quatre, qui se déplacent à la queue leu-leu et s’expriment en Carnot antérieur ou postérieur, selon qu’ils se situent au début ou à la fin de la file. Mais c’est une fois nourri des analyses de l’auteur et d’Elvira Laskowski-Caujolle que le lecteur découvre qu’il a sous les yeux un conte fascinant, vertigineux mélange de combinatoire des lettres et de poétique du nombre, qui, s’il ne se laisse pas lire facilement, n’en est pas moins récréatif, en fin de compte.

Par Julien Barret