La Rafale des tambours

Carol Ann LEE

Éditions : Quai Voltaire
Parution : 27 août 2009
Traduit de l’anglais par Jean Esch
Prix : 22,50 euros
ISBN : 978-2-7103-3070-7
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Et si le Soldat inconnu n’était pas inconnu ? C’est autour de cette hypothèse originale et fantaisiste que se construit le premier roman de l’Anglaise Carol Ann Lee.

La Rafale des tambours s’ouvre sur une longue scène solennelle empreinte de mystère : un train traverse lentement l’Angleterre embrumée. Sur son passage, des cortèges forment une immense procession jusqu’à sa destination finale, le cœur de Londres : « Car ils sont venus de près et de loin, de tous les coins du royaume, pour assister à l’inhumation de l’homme qui leur appartient à tous et à aucun, le soldat sans nom, ramassé sur le champ de bataille pour être enterré au milieu des rois : le Soldat inconnu. »

À peine l’auteur a-t-elle livré la clé de l’intrigue au lecteur (que ce train transporte-t-il donc ?) qu’elle semble en oublier l’objet pour entamer, au chapitre suivant, le cœur de son roman : une histoire d’amour sur fond de guerre, que vient compliquer le thème classique de l’amitié trahie. Qu’on ne s’y méprenne pas : la construction est habile et la narration ne prend des chemins de traverse que pour mieux revenir à son point de départ.

L’action se tient entre 1914 et 1921, dans la Somme, à Ypres, au mont Cassel, et parfois à Londres ou à Paris. Les deux protagonistes masculins, Alex et Ted, sont deux amis d’enfance – le premier est correspondant de guerre, le second officier au front. Le troisième personnage est une femme, Clare, infirmière auprès des soldats blessés et jeune épouse de Ted. Au drame de la guerre s’ajoute un drame interne au trio : Alex et Clare s’éprennent éperdument l’un de l’autre et vivent en quelques mois une passion coupable et dévastatrice. Cet amour porte en son germe « sa fin, enveloppée comme une graine à l’intérieur de la peau d’une grenade ». Cette grenade à la fois imagée (la trahison de l’ami et de la femme aimés) et réelle (la cause de la blessure mortelle) entraînera la mort de Ted, « tué » au champ d’honneur – « suicidé » serait plus juste. Au moment de rendre son dernier souffle, il exige de l’ami félon que celui-ci l’« enterre [...] avec tous les honneurs ou aucun ». Et c’est ainsi que la boucle est bouclée et que l’histoire de notre trio rejoint l’Histoire : Ted, enterré anonymement et sans honneur dans la terre boueuse d’Arras avec la mention « soldat britannique inconnu », sera aussi LE Soldat inconnu inhumé avec tous les honneurs – grâce aux manigances de Ted, et par des manœuvres que seule permet la littérature.

L’intérêt du roman ne réside pas tant dans sa trame romanesque, bien conduite, mais classique, que dans sa dimension historique. S’appuyant sur une sérieuse et riche recherche documentaire (ainsi que l’atteste la bibliographie fournie), Carol Ann Lee décrit avec minutie l’horreur des tranchées, la censure imposée aux journalistes (qui dérive facilement vers la propagande) et consacre des pages d’un réalisme étonnant aux hôpitaux militaires de fortune et aux trains dispensaires où échouent les rescapés de la boucherie guerrière. Plus surprenantes et admirables encore sont les lignes consacrées à l’« atelier des gueules cassées » où, après guerre, les balbutiements de la chirurgie reconstructrice tentent de redonner figure humaine à ceux auxquels la guerre a pris leur visage – et dans le même temps, leur humanité. Car La Rafale des tambours est aussi un roman sur la mutilation – celle des corps plus encore que celle des âmes.

Par Jeanne Labourel