La Ville absente

Ricardo PIGLIA

Éditions : Zulma
Parution : 31 août 2009
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo
Prix : 20 euros
ISBN : 9782843044861
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Quelle est donc cette « ville absente » où se croisent des êtres iguanes et des femmes abîmées dans un mysticisme paranoïaque ? Qu’est-ce que ce lieu d’artifices où les jeunes gens affichent déjà des fronts sillonnés de rides, où les grands pontes perdent l’usage de leur vocabulaire et s’expriment comme des enfants de trois ans ? Ici, tout s’interprète à double sens ; le rêve se veut réalité et le réel se dissout dans la chimère. Toutefois, si chacun évolue dans un monde parallèle, une trame invisible lie entre eux les personnages de cette jungle citadine.

Un journaliste du quotidien El Mundo enquête sur les appels téléphoniques qu’il reçoit régulièrement. Aujourd’hui, son interlocutrice anonyme lui ordonne de se rendre au Majestic, un hôtel minable du centre de Buenos Aires. Junior accepte. Le labyrinthe étrange qui s’ouvre devant ses yeux l’amène à fouler des terres aux milles et une fables. Tout un monde interlope se découvre à lui petit à petit : une danseuse imbibée de gin raconte par exemple ses déboires amoureux auprès d’un gangster coréen ; quelques pages plus tard, un gaucho invisible narre sa vie de cow-boy à Chacabuco, une ville chilienne ; puis Junior apprend l’existence des « nœuds blancs », « mythes gravés dans les os du crâne » qui renvoient à une langue originelle et commune. Suit la biographie tragique d’une femme suicidée, les aventures d’une petite fille rousse… Malgré la succession de ces récits incohérents, notre héros parvient à s’orienter dans ce dédale fantasmagorique. Le kaléidoscope fictionnel s’enroule en effet autour d’un personnage central, Elena. Mi-femme, mi-machine, cette entité est née des désirs fous d’un ingénieur thaumaturge qui souhaitait rendre la vie à son épouse, trop tôt disparue. De simple traductrice - son rôle initial -, l’androïde se met à produire ses propres récits, devenant par là une réplique rebelle de l’Ève future. Les contes entendus par notre journaliste ne seraient-ils pas dès lors les fruits de cette imagination mécanique ? L’État, qui perd peu à peu le contrôle de l’automate, veut soumettre l’humanoïde à la censure. Elena devient le réceptacle d’une vérité non-conforme à celle que les pouvoirs instillent dans l’esprit de la population. Le danger qu’elle représente finit par devenir tel que les politiques cherchent à l’anéantir…

Il y a du Villiers de l’Isle Adam chez Ricardo Piglia, du Joyce et du Borges, bref de l’Ève future mâtinée de Finnegans Wake, le tout coiffé par Fictions. Ce drôle de cocktail invite le lecteur à réfléchir sur les enjeux de la littérature, sur son influence et sa force. La Ville absente est un manifeste loufoque contre la pensée collective qui cadenasse les métropoles.

Par Aurélie Julia