La diversité contre l’égalité
Walter BENN MICHAELS
Edition : Raisons d’agir
Parution : 16 février 2009
Traduit de l’anglais par Frédéric Junqua
Prix : 7 euros
ISBN : 9782912107459
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Avec La diversité contre l’égalité, publiée dans la vigoureuse collection Raisons d’agir, W. B. Michaels décape le vernis bien pensant de notre passion nationale pour la diversité, encore ravivée récemment par l’élection de Barack Obama. Que cette charge nous vienne des Etats-Unis –l’auteur est professeur de littérature à l’université de l’Illinois – n’est pas anodin, les Américains ayant, sur ce point, plus d’une longueur d’avance. La thèse est aussi limpide que corrosive : « La diversité n’est pas un moyen d’instaurer l’égalité, c’est une méthode de gestion de l’inégalité ». Autrement dit, le mot d’ordre de la diversité ne consiste pas à abolir réellement les différents privilèges mais à en diversifier l’accès. Elle illustre moins une réelle politique de démocratisation que le souhait ambigu de renouveler les visages de l’élite. C’est la raison pour laquelle elle offre l’occasion d’un tel consensus politique, droite et gauche ayant chacune de bonnes raisons de la promouvoir. Mais une société dont les classes dirigeantes reflètent la diversité culturelle et ethnique a-t-elle vraiment progressé sur le chemin de la justice sociale ? En guise d’élément de réponse à cette question, W. B. Michaels soulève le risque que la progressive atténuation des clivages politiques trouve là un nouveau moyen d’occulter les questions proprement sociales en leur trouvant des alibis moraux.
L’analyse est d’autant plus convaincante qu’elle évite la veine complotiste et la pure dénonciation d’élites œuvrant à la reproduction des conditions de leur domination. W. B. Michaels fait avant tout œuvre de raison, énumére des faits et en tire les conséquences qui s’imposent. Les races n’existent pas, c’est désormais scientifiquement établi, rappelle-t-il. Mais la promotion de la diversité culturelle, quelle que soit sa forme, invoque toujours une idée de la différence qui, sans le dire, réintroduit le caractère substantialiste du point de vue racialiste. Ce n’est pas une faute morale dit l’auteur. C’est d’abord une erreur de raisonnement : « Ce n’est pas parce que leur culture est noire que les gens sont noirs : c’est parce que les gens sont noirs que leur culture est noire ». Autrement dit, « la notion de culture s’avère totalement dépendante de celle de race…il est impossible de déterminer ce qui relève de la culture blanche ou noire ou juive si l’on ne sait pas déjà qui sont les Noirs, les Blancs et les Juifs. » Au final, la différence qui assigne les individus à un type culturel repose sur un cercle vicieux qui les enferme dans des identités fantasmées. Et paradoxalement, la seule vraie différence, celle, éternellement réelle, des revenus, se retrouve masqué.
En s’arrêtant ensuite longuement sur le cas de l’université, terrain inaugural de la politique des quotas, l’auteur analyse, exemples à l’appui, les présupposés idéologiques de l’affirmative action et l’hypocrisie sociale de ses défenseurs qui, par ce biais, ont fait leurs la fameuse maxime de Lampedusa : « il faut que tout change pour que rien ne change ». Il nous renseigne aussi sur la manière dont les entreprises ont su faire de nécessité vertu en présentant l’obligation de diversité comme un atout managérial de premier ordre. Mais, au fil de la lecture, la conviction ne le cède en rien à l’imprécation.
Si le livre a l’immense intérêt de nous rappeler que les questions de justice sociale doivent se méfier comme de la peste de l’évidence des bons sentiments iréniques, il ne répond pas pour autant à certaines des interrogations légitimes que l’on peut, à sa suite, formuler dans le contexte français. Comment considérer, par exemple les plaintes ou demandes émanant de victimes de discriminations elles-mêmes ? Faut-il nécessairement les dissuader de situer leur démarche sur le plan de la reconnaissance qui exprimerait seulement une conscience mystifiée du problème ? Ou bien au contraire, ne peut-on considérer que l’enjeu identitaire, loin d’être incompatible avec celui de la justice sociale, est, historiquement comme dialectiquement, le vecteur privilégié de la lutte pour l’égalité économique ? Ces questions restent ouvertes…
Par Mathias Roux

