Le Pacte

David GUTERSON

Éditions : Feuille Bleue
Parution : 18 octobre 2009
Prix : 20,90 euros
ISBN : 978-2-917407-05-9
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Tout commence par un 800 mètres. Une banale compétition entre lycées de l’état de Washington, à l’issue de laquelle Neil Countryman, fils d’ouvriers, n’arrive que septième, battu de peu par John William Barry, unique rejeton d’une des plus riches familles de la région. De son adversaire, il reçoit une poignée de main sincère assortie d’un « bien joué » a priori anodin… Cette circonstance marque pourtant le début d’une indéfectible et virile amitié qui, sur fond de différence sociale transcendée par l’émulation sportive, se nourrit de discussions à bâtons rompus, du goût pour le dépassement de soi et surtout d’aventures extrêmes dans les grands espaces américains. Scellées un beau jour par un pacte solennel, ces affinités transforment les deux camarades en frères de sang.

Alimenté par la mémoire de Neil, qui remplit le rôle du narrateur, ce roman suit le cours de cette jeunesse commune, au fil de souvenirs complices vécus au cœur des territoires sauvages, que le style naturaliste de l’auteur peint à la perfection. Né en 1956 à Seattle et déjà auteur de plusieurs ouvrages célébrant la beauté du Nord-Ouest américain (La neige tombait sur les cèdres – Prix PEN-Faulkner 1995, Paysages d’hier, paysages de demain, À l’est des montagnes et Notre-dame de la forêt), David Guterson prend le temps de décrire avec amour chaque forêt, chaque rivière, chaque chemin visités par ses deux personnages principaux, sans jamais néanmoins se départir de ce regard objectif qui le préserve d’une idéalisation béate de la nature. Aussi remarque-t-il à quel point la vallée de la Hoh, rivière à proximité de laquelle John finit par s’installer, diffère des descriptions avantageuses qu’en donnent les brochures touristiques.

À la brutale simplicité de la nature s’oppose la complexité de l’amitié qui unit les deux jeunes hommes : leurs frustes séjours ne suffisent plus à assouvir la soif de vie sauvage qu’éprouve John tandis qu’ils lassent Neil désireux d’accomplir des études littéraires pour devenir écrivain. Au centre de l’œuvre, à la croisée de leurs chemins, un sobre dialogue où perce le malaise de la séparation : « Tu arrêtes la fac ? – Je ne m’entendais avec personne. - Puis, à l’improviste, il s’est remis à pleurer, les paumes serrées contre les yeux, et comme toujours j’ai détourné la tête ». Neil se marie, devient professeur de lettres, mène une vie rangée. John, à l’image de Christopher Mc Candless (qui inspira Jon Krakauer pour son livre Voyage au bout de la solitude puis Seann Penn pour son film Into the Wild), rejette le système pour réapprendre les gestes simples de l’homme dont l’exigence de survie est aussi une philosophie de l’existence.

Neil rend parfois visite à son ami pour lui apporter quelques boîtes de conserve, des médicaments, des livres, … Leur relation ambivalente n’est pas sans rappeler celle qui lie Côme et Blaise Laverse du Rondeau dans Le Baron perché d’Italo Calvino : celui qui continue à appartenir à la société et à bénéficier de ses gratifications ne peut s’empêcher, tout en regrettant la folie de l’autre, d’éprouver une certaine admiration pour celui qui s’en est affranchi radicalement. Car John William Barry, éternel adolescent, est sans doute dans l’erreur, mais il ira jusqu’au bout de sa vocation d’ermite. Neil, quant à lui, a la sagesse lucide de celui qui, s’il a renoncé à l’idéalisme de sa jeunesse, a en contrepartie gagné la fidélité compréhensive de l’âge adulte : « Dans une amitié, on ne modifie pas les conditions, on regarde les conditions se modifier ».

Par Alexandre Drier de Laforte