Le Roi Arthur
Amaury CHAUOU
Éditions : Seuil
Parution : 31 août 2009
Prix : 21 euros
ISBN : 9782020840019
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Au tournant des Ve et VIe siècles après J.C., dans cet âge obscur où l’île de Bretagne, après l’effondrement de l’Empire romain, est aux prises avec les invasions barbares, surgit la figure légendaire d’Arthur, champion des Bretons et du christianisme face aux Saxons qu’il disperse au Mont Badon. Aux exploits militaires se mêle l’aventure merveilleuse, le patronage et les prophéties de l’enchanteur Merlin, et une fin ambiguë qui fait d’Arthur une figure messianique, « roi de jadis, roi de demain » : blessé à mort dans l’ultime bataille qu’il mène à Camlann contre les Saxons coalisés derrière son fils Mordret, il disparaît mystérieusement, emmené par sa sœur sur l’île des fées, le royaume d’Avalon, d’où il reviendra, s’il guérit de ses blessures, pour libérer le peuple breton.
Arthur est aussi illustre qu’Alexandre ou Charlemagne, mais aucun document n’atteste son existence historique. L’archéologie des sites arthuriens n’est prise au sérieux que par les offices de tourisme du sud de l’Angleterre et les textes sont d’un maigre secours pour l’historien. C’est à la tardive Histoire des rois de Bretagne (XIIe s.) que l’on doit l’essentiel de la geste arthurienne, et l’on sait que son auteur, le chanoine d’Oxford Geoffroy de Monmouth, travailla à partir de quelques chroniques latines lacunaires et peu crédibles, où Arthur apparaissait comme un simple chef de guerre au service des rois bretons. Geoffroy mit à profit sa culture de clerc pour faire du mercenaire le roi puissant et fédérateur d’une nation et, en le drapant à l’antique, le présenter comme le lointain successeur du père fondateur des Bretons, le prince troyen Brutus, échappé à l’incendie de sa ville par les Grecs et échoué en Bretagne suite à un long périple. Suite à cette nouvelle Énéide, Arthur devint une véritable idole médiévale dont s’emparèrent bientôt le poète normand Wace, qui inventa la Table Ronde, Chrétien de Troyes, qui introduisit le mystère du Graal et Robert de Boron qui christianisa le vase magique, objet de l’inlassable quête des chevaliers d’Arthur, avant que les immenses cycles en prose du XIIIe siècle (le Lancelot Graal) ou de la fin du Moyen Âge (Le Morte Darthur) ne fissent la somme des récits arthuriens qui circulaient alors.
Sans tenter l’histoire improbable d’un roi qui n’a peut-être jamais existé, Amaury Chauou analyse le contexte socio-politique et les représentations mentales des faussaires qui édifièrent son mythe et du public qui y prêta foi. Geoffroy de Monmouth sut flatter le sentiment nationaliste des Bretons tout en légitimant le coup de force récent de Guillaume le Conquérant, instaurateur d’un pouvoir monarchique puissant. Quelques années plus tard, l’invention du tombeau d’Arthur et le trafic de ses reliques permirent, à la fois, aux moines de Glastonbury d’attirer les donations pour reconstruire leur abbaye en ruines, et aux Normands, nouveaux maîtres de l’Angleterre, de signifier aux Bretons insulaires qu’ils n’avaient plus lieu d’attendre le retour d’un prince libérateur. Longtemps, enfin, l’élite de la société s’identifia à Arthur et à ses chevaliers, avant que la Renaissance ne promeuve une image plus antique du pouvoir. Dans le miroir fantasmatique de la geste arthurienne, poli d’abord par les Plantagenêts pour servir la propagande de leur idéologie courtoise et chevaleresque, se reconnut bientôt toute l’aristocratie européenne : les souverains retrouvèrent dans leurs trésors des Excaliburs et autres Tables Rondes, les princes firent peindre qur leurs écus les blasons des chevaliers d’Arthur et tous organisèrent, après avoir relu Chrétien de Troie, des banquets courtois et des tournois où l’on se donnait du « Lancelot » et du « Gauvain ». La figure d’Arthur ne fut pas seulement la matrice d’une formidable légende, elle produisit toute une société imaginaire qui s’empressa de croire aux masques que lui tendaient les poètes.
Par Christian Keime
