Le siècle juif
Yuri SLEZKINE
Éditions : La Découverte
Parution : 8 octobre 2009
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Saint-Upéry
Prix : 25 euros
ISBN : 978-2-7071-5704-1
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Le bandeau rouge de l’éditeur annonce la couleur : « La modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs ». La traduction du Siècle Juif, ouvrage de Yuri Slezkine, professeur d’histoire à l’université de Berkeley sort en France auréolée du parfum de scandale qui a accompagné sa publication polémique outre-Atlantique voici cinq ans. Une première impression que ne dément pas une introduction lapidaire. Yuri Slezkine ne s’embarrasse pas de circonlocutions pour asséner sa thèse : « L’âge moderne est l’âge des Juifs, et le XXème siècle est le siècle des Juifs ». Il ne s’encombre pas non plus de constructions conceptuelles au long cours, évacuant en une poignée de lignes la question de la modernité à la faveur d’un vigoureux syllogisme : « La modernité signifie que chacun d’entre nous devient urbain, mobile, éduqué, professionnellement flexible […]. En d’autres termes, la modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs ». Enfin, Slezkine ne s’arrête pas davantage sur une quelconque complexité du terme « Juifs », usant de raccourcis proches du cliché tels que « [Les Juifs] se caractérisent à la fois par leur succès spectaculaire et pas leur irrémédiable étrangeté tribale ». Avec la jubilation d’un sale gosse et pas mal d’humour, il prévient : « le lecteur qui n’aime pas le chapitre 1 appréciera peut-être le chapitre 2 (et vice-versa). Celui qui n’apprécie pas le 1 et le 2 pourra trouver le 3 à son goût. Mais celui qui ne trouve aucun intérêt aux 3 premiers sera sans doute plus avisé d’abandonner sa lecture ».
Pourtant, le lecteur qui croirait avoir entre les mains l’œuvre d’un habile faiseur, masquant son manque de rigueur par la provocation, le genre de tour de passe-passe intellectuel qui agite les dîners en ville, ferait fausse route. Si Yuri Slezkine entend bien faire événement dans la vie des idées, c’est muni de son solide bagage d’universitaire. Le Siècle Juif est un ouvrage ardu et exigeant, convoquant histoire, anthropologie et littérature. Contrairement à ce qu’une lecture hâtive pourrait laisser entendre, il n’y a pas pour Slezkine, d’ « exception juive ». Bien au contraire, l’antisémitisme qui a sévi en Europe de l’Est s’enracine dans des représentations anthropologiques universelles. Dans son premier chapitre, l’auteur divise l’humanité en deux familles, à savoir les « Apolliniens », paysans ou éleveurs, attachés à la terre, au clan, et les « Mercuriens », individus foncièrement nomades, agiles, fragiles, attachés au savoir et à la réussite, dont les Juifs, selon Slezkine, sont l’archétype. Pour clarifier et étayer cette distinction, il s’engage dans une anthropologie comparative. La rivalité entre « Apolliniens » et « Mercuriens », se retrouve entre Juifs et Goyim mais aussi entre Gitans et Gadjos, Waata et Boran en Afrique de l’Est, Thaïs et Chinois, ou encore entre les commerçants syro-libanais et les paysans latino-américains …etc. Et Slezkine de relire toute l’histoire du XXème siècle à l’aune de cette typologie dialectique, la modernité contemporaine scellant le basculement d’un univers dominé par les travaux des champs à un univers dominé par les arts et la ville, le passage de l’ère des « Apolliniens » à celle des « Mercuriens », plus vaste, plus variée.
En historien spécialiste de l’Europe de l’Est, Yuri Slezkine s’arrête longuement sur la Russie soviétique, « l’Etat le plus juif du monde depuis la destruction du Second Temple », qui incarne selon lui « toutes les distinctions et la fusion ultime des mondes de Mercure et d’Apollon : esprit et corps, ville et campagne, conscience et spontanéité, étranger et autochtone, temps et espace, sang et sol ». Il établit une analogie entre le communisme et le radicalisme politique des intellectuels soviétiques d’une part, et l’émancipation des enfants juifs d’autre part. Ces derniers, en révolte ouverte contre « la honte des ancêtres exilés » et la « prison étouffante » du hassidisme de leurs parents, aspirent, au nom de l’ « orgueil hébraïque », à un monde unique, à la fois apollinien et mercurien.
Sous l’analyse de Slezkine, le Juif, archétype du Mercurien, devient un paradigme de la modernité et offre une grille de lecture intéressante des mutations anthropologiques propres au XXème siècle.
Par Claire Judrin

