Les Innocentes ou La Sagesse des femmes
Anna DE NOAILLES
Éditions : Buchet Chastel
Parution : 7 octobre 2009
Prix : 19 euros
ISBN : 978-2-283-02422-5
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
La collection « Domaine public » se donne pour vocation de faire redécouvrir des œuvres qui ont peu à peu sombré dans l’oubli. C’est le cas de ces nouvelles d’Anna de Noailles, dont nous connaissons surtout l’œuvre poétique. Son nom de « princesse d’Orient » (c’est ainsi que Proust la désigne dans Du côté de Guermantes) suffit à évoquer le XXe siècle naissant, l’affaire Dreyfus - pour lequel elle prend fait et cause-, les plaisirs mondains de la « Belle époque » et les muses d’alors, Colette ou Renée Vivien. Comme elles, Anna de Noailles est une figure charismatique du féminisme qui, dans son œuvre, parle des femmes et en leur nom. Femme au « cœur innombrable », elle accueille en elle aussi bien celle qui est au seuil de l’amour que la femme mûre éprise d’un jeune amant, celle qui se fait prier et celle que la jalousie dévore, la maîtresse et l’épouse. Les Innocentes se présentent comme un manuel d’amour, destiné à dévoiler à un homme aimé les arcanes du cœur féminin, afin qu’au terme de son initiation il se laisse aimer « selon la sagesse des femmes ». Si la parole est parfois laissée à l’amant et si la forme du discours varie de la lettre au récit, tout le livre n’est qu’un long « duo à une seule voix » qui toujours s’adresse à l’« amour », l’« ami », l’enfant ». En filigrane de cette parole toujours adressée à l’autre affleure, comme en palimpseste, le roman délaissé, Octave, qui a présidé à sa genèse et qui hésitait lui-même entre les lettres et le monologue lyrique. Les Lettres Portugaises ou Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm l’ont déjà montré, l’amour ne résonne pleinement que « pendant l’absence » et dans « les lettres qu’on n’envoie pas ». Plutôt que d’amour mieux vaudrait sans doute parler de passion, tant c’est le sentiment d’être au bord de l’abîme qui habite les héroïnes des Innocentes, le goût de l’extrême qui ne peut être qu’éphémère. Chez Anna de Noailles, croire au bonheur n’a pas de sens car « le bonheur, c’est ce moment déjà passé », ce bref moment où se croisent les regards et se précipitent les destinées et après lequel « il serait juste qu’on mourût ». Le recueil tout entier est ainsi placé sous le signe de la mélancolie, comme les titres des nouvelles le montrent d’eux-mêmes (« Conte triste », « L’adieu », « Pour souffrir moins… »). C’est alors cette flamme unique du désir naissant que l’écrivain ne cesse de ranimer, à travers ces histoires qui chacune rejouent les débuts de l’amour. L’amertume ne l’emporte pas cependant sur la jouissance sensible de chaque instant. Les héroïnes d’Anna de Noailles, ses sœurs, sont comme elle en communion avec les altérations du jour et des saisons ; la nature, loin d’un simple décor, est le véritable théâtre de la passion. Anna de Noailles avait été déçue par la mauvaise réception critique de ce livre avec lequel elle revenait à la prose. C’est lui rendre un juste hommage que de le lire à nouveau aujourd’hui.
Par Caroline Plichon

