Les aveux de Bronsky : Fuck America

Edgar HILSENRATH

Éditions : Attila
Parution : 19 mars 2009
Traduction de l’allemand par Jörg Stickan
Prix : 19 euros
ISBN : 978-2917084069
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Cette satire de la société américaine peut se lire également comme un anti-roman de formation moderne, c’est-à-dire, en l’occurrence, postérieur à la Shoah. En effet, ce roman, qui a pour cadre New York, retrace les tribulations d’un rescapé de l’horreur nazie, Jacob Bronsky, écrivain dont la mythomanie n’a d’égale que l’ampleur de ses échecs. Travaillant tour à tour comme serveur, gardien de nuit ou plongeur, fréquentant des clochards, des chômeurs, des petits escrocs ou encore des prostituées, il rêve de se faire un nom en littérature dans une Amérique qui ne croit qu’aux valeurs positives de la jeunesse, de la bonne santé et de la confiance en soi. Immanquablement ce rêve d’ascencion sociale et d’intégration se brise sur la dure réalité de l’Amérique des années 50. Le roman décrit la vie de cet écrivain raté, les petits boulots humiliants, les arnaques plus ou mois couronnées de succès ainsi que les rêves de gloire irréalistes entretenus notamment au cours de discussions avec d’autres émigrés juifs. La vie de Bronsky tourne autour de trois besoins obsessionnels : la survie matérielle, la sexualité et l’écriture. Sa misère sociale, ses fiascos érotiques ainsi que son insuccès littéraire viennent nourrir des fantasmes de réussite qui donnent lieu à des scènes hilarantes dont l’humour se situe quelque part entre Amerika ou le Disparu de Franz Kafka et le cinéma de Woody Allen, l’obscénité en plus.

L’impossible ascencion sociale de Jakob Bronsky se traduit par une impossible progression linéaire de la narration : la dimension « épique », ou plutôt ce qu’il en reste, est portée essentiellement par de brefs dialogues et monologues intérieurs. « Les aveux » de Bronsky ne sont que le protocole de ses humiliations et déceptions que seuls ses rares et dérisoires progrès permettent de supporter. L’humour de ce texte réside précisément dans le croisement des perspectives choisies : les monologues intérieurs du mythomane Bronsky entrent en collision avec les conversations qu’il a avec les autres personnages et qui viennent régulièrement le rappeler au principe de réalité.

Le livre culmine dans un long entretien imaginaire entre Jakob Bronsky et Mary Stone, célèbre animatrice d’une émission de télévision consacrée à la psychologie de la réussite, qui, subjuguée par la puissance sexuelle du « héros », sort du téléviseur pour le rejoindre dans sa chambre et l’interviewer. Une ultime fois, l’évocation de la jeunesse passée en Allemagne avant-guerre, le souvenir des expériences traumatisantes du ghetto polonais, et de l’émigration en Palestine , puis en Amérique, se mêlent aux fantasmes de toute-puissance de Bronksy qui s’imagine invité à la télévision pour exhorter la jeunesse allemande à lire son grand roman autobiographique au titre éloquent, « Le Branleur ».

Dans un style faussement simple que l’on a pu comparer à celui de John Fante et qui mêle dialogues crus, notations réalistes et monologues intérieurs, Edgar Hilsenrath évoque sa propre expérience d’émigré aux Etats-Unis. Juif allemand ayant fui le nazisme en 1938 pour se réfugier en Roumanie, il est rattrapé par les persécutions antisémites : déporté en Pologne en 1941, Hilsenrath arrive à échapper à l’extermination et va s’installer en 1945 en Palestine. Déçu par le sionisme et les kibboutzim, il séjourne un temps en France, puis part pour New York. Ce n’est qu’en 1975 qu’il retournera définitivement en Allemagne. Son style oral et argotique, voire obscène, sa prédilection pour les contes et les légendes mis au service d’une évocation de récits liés à la Shoah n’ont pas rencontré d’écho dans l’Allemagne de l’après-guerre, ce n’est que depuis la fin des années 70 que Hilsenrath est reconnu dans son pays d’origine où il a reçu plusieurs distinctions et où les dix volumes de ses œuvres complètes sont en cours de publication. Voici une occasion de redécouvrir un auteur dont le premier roman, Le Nazi et le Barbier (publié en 1970 et traduit en français chez Fayard en 1974), une farce grinçante relatant l’histoire d’un nazi qui, après la 2e Guerre mondiale, se fait passer pour un juif et va s’installer en Israël, avait fait sensation.

Par Laurent Cassagnau