Les enfants de Vienne
Robert NEUMANN
Éditions : Liana Levi
Parution : 28 septembre 2009
Traduit de l’allemand par Nicole Casanova
Prix : 21 euros
ISBN 978-2-86746-523-9
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Vienne. Un groupe d’enfants perdus. La cave intacte d’une maison détruite, « en l’an quarante cinq, au-delà du méridien du désespoir ». Au sortir de la guerre, les récits autobiographiques se multiplient, portés par l’urgence de témoigner. Avec Les enfants de Vienne, roman écrit en 1946, Robert Neumann, qui a fui l’Allemagne nazie pour Londres dés 1933, fait, à contre courant, œuvre de fiction. Mais une fiction qui s’empare du réel, le pétrie et l’incarne. Yid, Goy, Curls, Eva et Ate : chacun de ces personnages est la somme d’une multitude de destins d’« enfants laissés pour compte, sortis encore-vivants-malgré-tout d’une multitude de camps ».
Passés par les camps d’éducation de la Hitlerjugend, les camps de transit pour personnes déplacées ou survivants de la Shoah, ils forment une petite communauté, s’entraident sans distinction, et parlent « un allemand mêlé à du yiddish, mêlé au slang américain et au popolski et au slang russe », sorte de Mittel Europe d’après le déluge. La langue est ici un personnage à part entière. A ce titre, cette édition chez Liana Levi est incontournable puisqu’elle n’est pas tirée de la première version, anglaise, mais de la version allemande, écrite par l’auteur un an avant sa mort. Parler de l’anéantissement dans la langue des bourreaux : une démarche difficile, douloureuse qui fait écho à l’œuvre de Paul Celan, ce poète juif d’expression allemande qui inscrivit l’incompréhension au cœur du langage, arrachant des mots au chaos, ne livrant plus qu’un langage désarticulé, éclaté, un bégaiement de plus en plus hermétique. L’écriture de Neuman évoque également l’œuvre de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld, qui fut lui-même un de ces enfants perdus, incapable de tisser les mots en phrases et dont la langue était « une mosaïque de mots allemands, yiddish, hébreux et même ruthènes », comme il le raconte dans Histoire d’une vie. La langue des enfants de Vienne, Babel appauvri, est à l’image de leur âme et de leur univers. Ils ont grandi malgré l’horreur, assimilant le seul savoir qui s’offrait à eux, le savoir des camps.
Lorsqu’un aumônier noir américain pénètre dans la cave, il a la conviction de pouvoir apporter foi et réconfort. Mais le Révérend Hosea Washington Smith parle allemand « avec autant d’exactitude et de précaution que s’il marchait sur une corde sur la pointe des pieds ». Et cette différence de langue est révélatrice du fossé infranchissable qui le sépare des jeunes survivants. Rien ne l’a préparé à ce qu’il découvre : des enfants obligés de tuer pour sauver leur vie, volant, se prostituant ou s’improvisant proxénète. S’ensuit un dialogue de sourds, les phrases se superposant sans se répondre. Jusqu’à l’irruption violente d’un homme qui souhaite s’approprier la cave. Pris à parti, le pasteur abandonne sa profession de foi pour chasser l’intrus manu militari. L’ordre des choses est pour un court moment rétabli : il est l’adulte prenant soin des enfants, le premier à leur tendre la main. Durant trois jours, ses protégés se prêtent au jeu, osent se projeter dans l’avenir. Ils veulent devenir pompier, boxeur ou policier, aller à l’école, acheter une ferme, rebâtir tout ce qui a été détruit. Emporté par son élan, le pasteur leur promet de les emmener en Suisse. Mais l’expédition tourne court. Incapable d’avouer son impuissance, il tentera de maintenir l’illusion jusqu’à l’arrivée de la police militaire qui met brutalement fin à leurs rêves. Le Révérend est opportunément accusé de frayer avec une prostituée, les enfants sont chassés et leur refuge bientôt annexé par un influent trafiquant. Dans la cave, ne reste plus qu’une « enfant morte couchée dans une carriole recouverte d’un journal […] simplement morte, tout simplement comme font les enfants ».
Longtemps, ces enfants de Vienne, leur dureté et leur candeur mêlées, hantent le lecteur. Robert Neumann écrit ici un monument à leur mesure, une œuvre littéraire à la beauté poignante. Alors que le révérend Smith est emmené, Yid tente de l’apaiser, lui signifiant qu’il n’a finalement pas échoué à faire le bien. L’espace d’un instant, il leur a permis d’espérer. Et cet espoir, même furtif, même illusoire, est le germe, infiniment fragile et volatile, d’une humanité renaissante.
Par Claire Judrin
