Les intellectuels contre la gauche

Michael CHRISTOFFERSON

Éditions : Agone
Parution : 19 septembre 2009
Traduit de l’anglais par André Merlot
Prix : 25 euros
ISBN 978-2-7489-0098-9
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

En France, dans les années soixante-dix, une partie de l’intelligentsia a lancé une vaste offensive contre les supposés dangers totalitaires de la gauche communiste. Déclenché par la signature du Programme commun de 1972, puis exacerbé par la perspective d’une victoire de l’Union de la Gauche aux élections de 1978, cet antitotalitarisme français présente l’insigne particularité de provenir d’un débat interne à la gauche elle-même entre, d’un côté, une galaxie plus ou moins formalisée d’éditorialistes, de revues et d’intellectuels médiatiques comme les Nouveaux Philosophes, liés entre eux par un antiléninisme virulent et, de l’autre, un PCF soviétisé, soupçonné d’être prêt à sacrifier les libertés publiques au projet socialiste en cas d’accession au pouvoir. Selon Christofferson, c’est à la faveur d’une conjoncture politique spécifique que le concept de totalitarisme est apparu, en France, plus tardivement qu’ailleurs, et non, comme on l’a pensé jusqu’à présent, en raison d’une prédisposition hexagonale à l’aveuglement révolutionnaire. Pourtant, aujourd’hui, plus encore qu’hier, cette dernière est toujours tenue pour responsable du retard français en matière d’aggiornamento socio-démocrate et de conversion aux valeurs libérales par rapport aux pays anglo-saxons. M. Christofferson s’inscrit résolument en faux contre cette hypothèse.

Préparée en amont par les mouvances gauchistes de Mai 68, en réaction contre l’autorité, et par l’engouement pour l’autogestion et la démocratie directe au tout début de la décennie, la dénonciation des potentialités liberticides de certaines idéologies politiques n’attendait pour s’exprimer que le spectre d’un retour en force électoral de la gauche communiste. C’est à seule fin d’exclure le PCF de l’espace politique légitime que certains se sont emparés de la menace totalitariste afin de redessiner des lignes d’affrontement qui aujourd’hui encore structurent le paysage de la gauche française.

Contrairement à la légende des Nouveaux philosophes, entretenue, de rediffusion en rediffusion, par le célèbre numéro d’Apostrophes de 1977 au cours de laquelle la France découvrait en Bernard-Henri Lévy, 30 ans à peine, le nouvel ange de la liberté, l’ouvrage rappelle que les idéologies ne germent pas un beau matin dans le cerveau de quelques intellectuels qui décideraient, séance tenante, de se saisir d’un problème que nul autre n’aurait envisagé. Elles s’inscrivent toujours dans un champ de forces conflictuelles qui mobilisent ou empruntent des ressources intellectuelles en fonction de leurs stratégies. Tel fut le cas de la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne : de façon extrêmement biaisée, l’ouvrage du dissident s’est trouvé enrôlé dans le débat français au lieu de l’avoir suscité. En vérité, démontre M. Christofferson, le livre était déjà un succès mondial et les appels et dénonciations orchestrés par les dissidents soviétiques étaient connus depuis longtemps. Sa soudaine promotion auprès du grand public faisait partie d’une offensive intellectuelle de grande ampleur dont les réseaux et les publications (revues, collections, magazines) de la gauche critique fourbissaient les armes. Pour la décrire, M. Christofferson livre des analyses particulièrement minutieuses des débats intenses (l’affrontement autour de la question portugaise en 1974, par exemple), des événements médiatiques et des trajectoires exemplaires (Michel Foucault, Jean-François Revel, François Furet, Claude Lefort…) de ces années-là.

Après une introduction qui retrace la généalogie du totalitarisme et expose la façon dont certains pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne et l’Italie se sont approprié un tel concept, Les intellectuels contre la gauche peut se lire comme le chapitre français d’une histoire internationale. Comme son directeur de thèse, Robert Paxton, dont le travail a renouvelé l’histoire du régime de Vichy, M. Christofferson fait partie de ces d’historiens américains capables de redonner à certaines perspectives de notre histoire nationale une profondeur de vue dont nous privent nos querelles franco-françaises.

Par Mathias Roux