Les personnes. Essai sur la différence entre « quelque chose » et « quelqu’un »
Robert SPAEMANN
Éditions : Le Cerf
Parution : 31 décembre 2009
Traduit de l’allemand par Stéphane Robilliard
Prix : 39 euros
ISBN 978-2-204-08987-6
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Malgré son apparente évidence empirique, la différence entre choses et personnes fait l’objet d’intenses débats en philosophie morale. Certains, tel le philosophe américain Peter Singer, connu pour sa critique du spécisme humain, c’est-à-dire le statut d’exception que l’homme se donne au sein des espèces vivantes en général et animales en particulier, conçoit la personne comme un statut accordé à l’issue d’un processus de reconnaissance, en direction d’êtres faisant preuve de rationalité et d’intentions morales cohérentes. On ne saurait être une personne qu’en étant coopté par d’autres, qui nous intègrent au sein de leur communauté morale et rationnelle. Selon lui, les débiles profonds, les enfants, les hommes qui dorment, ne peuvent par conséquent être considérés comme des personnes.
C’est contre une telle position qu’argumente le philosophe allemand Robert Spaemann, pour montrer que tous les hommes sans exception sont des personnes. Son rapide survol de l’histoire de cette notion commence par les limites de la philosophie grecque, qui ne parvient pas à identifier une instance réflexive individuelle et autonome dans le sujet. Il faut attendre le christianisme pour que la notion de personne se forme, à la croisée d’une réflexion morale sur le « cœur » comme lieu privé de décision entre le bien et le mal, et d’une réflexion sur l’expression grammaticale du sujet. On doit à Boèce, au VIe siècle de notre ère, l’une des rares définitions de cette notion dans l’histoire de la philosophie : une personne est le mode spécifique sur lequel les natures rationnelles se concrétisent individuellement. En d’autres termes, une personne a une nature – les propriétés qui définissent l’homme – mais n’est pas sa nature, ne s’y réduit pas. Elle est davantage un mode d’existence, que seul l’homme possède en propre. C’est ce mode d’existence que Robert Spaemann s’attache ensuite à identifier, en décrivant la spécificité de l’expérience morale humaine.
A ses yeux, l’homme est d’emblée et de droit une personne. Ce n’est pas d’abord « quelque chose » qui, petit à petit, deviendrait « quelqu’un », en acquérant des qualités qui le hausseraient à la dignité de personne. Au contraire, nous identifions a priori un être comme étant « quelque chose » ou « quelqu’un ». Une personne n’est donc pas l’équivalent d’une chose douée de certaines qualités bien particulières, ni l’instanciation d’une espèce ou d’un genre dont chaque individu présenterait les propriétés caractéristiques. L’homme n’est pas membre de l’espèce humaine comme un caniche l’est de l’espèce des chiens. Une personne se distingue par son mode d’être, par sa manière de se rapporter à elle-même et au monde, quand bien même ses actes seraient incohérents ou sa rationalité déficiente.
L’intérêt de l’ouvrage n’est pas seulement de prendre position contre les thèses polémiques et radicales d’un certain utilitarisme moral, mais d’éclairer d’un jour neuf une notion centrale de la philosophie morale.
Par Étienne Helmer

