Livre du chevalier Zifar
Zeina ABIRACHED
Éditions : Monsieur Toussaint Louverture
Parution : 15 novembre 2009
Prix : 28 euros
ISBN 978-2-9533664-1-9
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Inédit en France jusqu’à ce jour, le Livre du chevalier Zifar, roman de chevalerie écrit en castillan au XIVe siècle, vient d’être publié par les éditions Toussaint Louverture, paré du plus grand soin éditorial. Sa couverture de maroquin ornée de dorures qui évoquent les recueils de contes ou les fameuses éditions Hetzel des œuvres de Jules Verne, le géométrisme graphique de ses illustrations en noir et blanc, signées Zeina Abirached, et sa luxueuse typographie forment un écrin de cuir et de papier à la mesure du joyau de la littérature médiévale qu’il recèle.
Affublé d’une malédiction qui, régulièrement, le prive de sa monture, le chevalier Zifar, dont le nom arabe signifie « le voyageur », quitte sa ville avec femme et enfants en quête de sagesse et de perfection morale, et, humble pèlerin dévoué à la volonté de Dieu, se rend « où le mènent ses pas ». Ses pérégrinations sont semées d’embûches, plus rocambolesques les unes que les autres, et rythmées de rencontres fabuleuses : rois, chevaliers, princesses, animaux bavards se succèdent au gré de chausse trappes haletants ou de haltes dans des lieux enchanteurs.
Dans la troisième partie du récit, ce sont les aventures de Roboam, en tous points symétriques de celles de son père, qui nous sont contées. Comme lui, ce preux héros ne peut se résoudre à demeurer là où une vie confortable lui est pourtant assurée. « Quel honneur, demande-t-il, obtiendrais-je à jouir d’une vie tranquille dans votre royaume, si par mes oeuvres je ne gagnais pas une bonne renommée ? Le jour où je mourrai mourra tout le plaisir et tout le repos de ce monde, et je ne laisserais après moi rien dont les hommes pourraient me louer. » Le texte, qui entre autres matériaux, retravaille l’épopée homérique, fait de son héros un nouvel Achille, qui mettra aussi ses pas dans ceux d’Ulysse lorsque, au cours de son odyssée, il séjournera près d’un an dans l’empire des îles Dotées, lieu de toutes les séductions. Suivant des trajectoires parallèles, Zifar et Roboam commencent tous deux leur quête en volant au secours d’une jeune femme menacée, subissent tous deux des épreuves initiatique, et, séparés de leur bien-aimée, sont soumis à la tentation de l’oubli.
Le découpage en trois parties – datant d’un manuscrit de 1512- met en évidence le thème essentiel du livre :la transmission . Entre les aventures du chevalier Zifar qui occupent la première partie et celles de son fils, dans la dernière, le legs de valeurs d’une génération à l’autre occupe la place médiane. La transmission de cette sagesse offre une philosophie pratique de l’existence en même temps qu’elle retrace l’histoire d’une famille, de l’ancêtre évoqué au début du livre, au descendant qui vient le clore. Elle est enfin le principe qui préside à la composition du livre lui-même : comme nous le montre le commentaire sur les contextes, un autre atout de cette édition, le Livre du chevalier Zifar puise à différentes sources, occidentales comme orientales, religieuses, philosophiques, littéraires et reflète cet idéal d’œcuménisme culturel qui régnait dans l’Espagne médiévale du XIVème siècle. A mi-chemin entre le roman de formation édifiant et la tradition hagiographique des fleurs de saints, Le Livre du chevalier Zifar est un creuset où se rencontrent les traditions et, à l’image de ces histoires imbriquées qui rappellent les Mille et une nuits, le livre est un palimpseste que l’auteur confie à « ceux qui voudront l’amender ». De la couverture aux dernières pages, tout indique la jubilation avec laquelle éditeur, traducteur, illustratrice et essayiste ont travaillé à cette magnifique édition, jubilation communicative.
Par Caroline Plichon
