Melodrama

Jorge FRANCO

Éditions : Métailié
Parution : 11 mars 2010
Prix : 21 euros
Traduit de l’espagnol (Colombie) par Bertille Hausberg
ISBN : 9782864247081
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Né à Medellin en 1962, Jorge Franco a connu un grand succès pour son premier roman La Fille aux ciseaux, adapté au cinéma en 2007, qui lui a valu d’être considéré par Gabriel Garcia Marquez comme un fils spirituel. Comme dans sa première œuvre, Melodrama mêle une manière désenchantée, tragique, à la veine traditionnelle du « réalisme magique », confirmant ainsi l’apparition d’une nouvelle sensibilité dans la littérature colombienne, baptisée le « réalisme tragique ». L’auteur met l’excentricité de sa narration au service de la peinture d’une société en décomposition, prise, depuis les années 80, dans la spirale d’un double cataclysme : l’apparition du sida et l’explosion des fléaux du narcotrafic. Menaces que le héros Vidal dépeint sous les traits d’une sorte de « monstre » apocalyptique : « La comète Halley frôla la Terre, et en éternuant, (...) fit pleuvoir dollars, or et coke. La bête était réveillée et exigeait qu’on la vénère. » Chacun voulut alors danser avec elle, s’enrichir avec elle sans se soucier des désastres qu’elle occasionnait au passage. « Peu m’importaient les morts si je pouvais rester vivant et beau », pensait le jeune homme. Il ignorait que le « virus mortel auquel on avait déjà donné un nom » nagerait dans son sang des années plus tard. Vidal est alors un jeune garçon perverti par son oncle qui en a fait l’Apollon de ses bains turcs. Prêt à tout pour partir à Paris, il accepte les riches pourboires de ses clients en échange de ses faveurs sexuelles. Grâce à une obstination héritée de sa mère Perla, il réunit l’argent nécessaire pour quitter Medellin. « C’était une torture de vivre dans une ville cernée par les ragots, les langues de vipère, les préjugés, où tout était irrémédiablement soumis au qu’en dira-t-on. Perla et moi étions nés différents, et comme nous ne ressemblions à personne, on nous montrait du doigt ». Lui l’enfant du péché, si maltraité par sa grand-mère Libia, réussit à fuir avec Perla et sa servante Anabel. L’histoire de ces personnages baroques ne nous est livrée que par petites touches, au gré d’un puzzle que Vidal reconstitue pièce par pièce tandis qu’il déambule sous les arcades de la place des Vosges. On vient de lui annoncer que la maladie s’est emparée de lui. Rien ne la trahissait pourtant, à part une petite tâche dans le cou, furtif baiser de la mort. Comment annoncer aux siens qu’on va mourir ? Les souvenirs se bousculent dans sa mémoire. Il ressuscite le monde des excès qui était le sien, celui de l’alcool, des hommes, de la musique et du désordre. Tout un univers qui l’empêchait de se laisser engloutir par la réalité. Il revoit son arrivée à Paris, repense au jour où il a présenté Perla à son vieux protecteur, le comte Adolphe de Cressay, pour qu’il en fasse sa femme avant de mourir. Un mariage destiné à mettre sa mère à l’abri du besoin. Après le décès accidentel du vieil homme, celle-ci tourne en rond dans l’appartement que Vidal revient hanter la nuit. Dans un miroir, il contemple les restes de cette beauté qui n’a servi qu’à le détruire. Dans sa tête, une chanson : « La mort m’attend comme une princesse à l’enterrement de ma jeunesse ». Melodrama, le titre de ce troisième ouvrage de Jorge Franco, résume bien l’atmosphère chavirée, feuilletonesque, délétère et tragique qui règne tout au long de ces pages souvent magnifiques. La traductrice Bertille Hausberg a su parfaitement rendre la qualité et la richesse d’une écriture qui constitue sans doute l’aspect le plus remarquable du livre.

Par Claire Julliard