Nord Profond
Olav H. HAUGE
Edition : Bleu Autour
Parution : 3 octobre 2008
Traduit du néonorvégien par François Monnet
Prix : 15 euros
ISBN : 9782912019912
Publié avec le soutien du Cnl
Note de lecture
Olav H. Hauge (1908-1994) est considéré, avec Rolf Jacobsen (1907-1994) et Paal-Helge Haugen (né en 1945), comme l’une des voix les plus importantes de la poésie norvégienne du XXe siècle. Auteur, dans les années 1940, d’une œuvre de facture classique, il s’est ensuite tourné vers une manière plus personnelle, fondée sur deux préoccupations apparemment contradictoires : une écriture du concret, marquée par la simplicité du quotidien (que Hauge lui-même, horticulteur de métier, cultiva farouchement en exploitant jusqu’au bout son verger, dans son village de naissance) et une inspiration en référence, où abondent les allusions aux œuvres et aux auteurs qui l’ont inspiré (il faut aussi traducteur de nombreux poètes : Mallarmé, Rimbaud, Yeats, Celan...). Là se trouve, sans doute, la spécificité de son écriture : l’alliance d’une voix simplifiée et débarrassée des afféteries de l’abstraction et d’un renvoi permanent et implicite à la culture poétique mondiale. Ainsi intitule-t-il, par exemple, un de ses textes « Basho », du nom du poète japonais (Matsuo Basho, 1644-1694) créateur du haïku, sans pour autant se départir de sa veine concrète (« Pas en auto / ni en avion / même avec un traîneau à foin... ») et tout en marquant son court poème d’une autre référence « poétique » essentielle pour lui, « [le] prophète Elie ». Comme l’écrit le préfacier, François Graveline, pour élucider la schizophrénie bien réelle dont souffrait Hauge : « Loin d’être un repli sur lui, sa quête est une ouverture au monde, son voyage immobile l’emmène à la rencontre des autres... »
Pour résoudre cette contradiction, il faut se souvenir à quel point la vie et la poésie sont synonymes pour Olav H. Hauge, à quel point il est sensible à l’unité profonde qui lie tous les actes de son existence. Son œuvre parle de son activité quotidienne (« Les pommes sont vertes et piquées. / Cependant je les cueille et je les trie / et les range dans des caisses à la cave. ») tout en affirmant, symétriquement, que l’essence même de son écriture en naît (« Nouvelle nappe jaune sur la table . / Et nouvelle feuille blanche ! »). La poésie et l’existence se rejoignent pour qui sait retrouver les traces de l’une dans l’autre. Ainsi, dans « L’homme d’Osa », un homme « rentr[e] chez lui » et veut payer le passeur qui lui fait traverser un fjord : sans doute est-ce un souvenir d’Ulysse (il voyage vers son foyer qui est, dit-il, « trop loin », et n’a pas de nom, tel Ulysse pour Polyphème). Hauge mâtine une expérience quotidienne d’une référence à Homère, tout en inversant sa signification symbolique et morale : le « héros » n’est plus celui qui cherche à revenir, mais celui qui le lui permet (le passeur).
François Monnet, qui a choisi et traduit les poèmes de ce volume, ajoute au dédoublement intrinsèque du travail de Hauge, une troisième dimension grâce à ses photographies. Leur but n’est pas d’illustrer les textes : « Associer à l’image poétique une représentation picturale ou photographique, c’est en effet prendre le risque de réduire la seconde au rôle d’illustration », écrit François Graveline dans sa postface mais, par leur jeu subtil entre polychromie et monochromie (certaines vues, en couleur, jouent sur les diverses nuances d’une même couleur quand certains clichés en noir et blanc sont traités de manière colorée), de mettre en valeur la troublante simplicité des textes. Les images les plus proches de la photographie familiale et intime ouvrent le plus clair chemin vers une humanité à la fois transparente et énigmatique telle qu’Olav H. Hauge la représente. Enfin, la vision de la nature qu’elle soit sereinement humanisée (p. 50, 70), puissamment sauvage, ou encore le lieu de rencontre entre ces deux forces, rappelle au lecteur la position incertaine du poète dans un monde qui, par bien des aspects et malgré ses efforts pour l’ordonner, le dépasse : « J’ai vécu ici / bien plus qu’un âge d’homme. / Les années ont fait voile / avec le vent et les étoiles / dans les gréements. / Arbres et oiseaux / y ont bâti leur demeure. / Moi, pas. »
Par Mathieu Meyrignac

