Oubli précieux
Andonis FOSTIÉRIS
Éditions : Desmos
Parution : novembre 2009
Traduit du grec par Clio Mavroeidakos-Muller
Prix : 14 euros
ISBN : 978-2-911427-80-0
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
La traduction française du recueil d’Andonis Fostiéris sonne comme une évidence poétique. Outre le talent de son traducteur, Clio Mavroeidakos-Muller, c’est l’influence de la langue et la littérature françaises sur l’univers du poète qui explique cette familiarité immédiate. Né à Athènes en 1953, co-fondateur de la revue I Lexi (Le Mot) il y a plus de vingt-cinq ans et auteur de plusieurs recueils de poésie, Fostiéris a lui-même traduit Max Jacob, Lautréamont, Paul Éluard ou encore Boris Vian. Oubli précieux, couronné par le Prix National de Poésie en 2004, porte l’empreinte de cette complicité et, tel un colloque poétique, fait intervenir tour à tour Stéphane Mallarmé (« Ce n’est pas avec des idées qu’on fait de la poésie »), Charles Baudelaire (les deux premiers vers de L’Albatros pour introduire « La Mouche ») ou les premiers surréalistes (cadavres exquis in « D’un poème on sort toujours vivant »).
Mais loin d’être seulement un hommage à la poésie française moderne, Oubli précieux est aussi le fruit d’un héritage universel qui, de la Bible à Constantin Cavafy, en passant par Descartes, puise ses racines dans le patrimoine hellénistique et judéo-chrétien. Il semble notamment pénétré d’une philosophie antique qui, passée par le prisme du savoir commun, devient poétique du monde moderne. A l’auteur du Cratyle, Adonis Fostiéris emprunte une réflexion sur la matérialité du langage. Tantôt il semble croire à l’arbitraire du signe qu’il redouble en forgeant une nouvelle sémantique du mot : (« Âme signifie papillon », « Esprit signifie souffle »), tantôt, comme le personnage éponyme du dialogue de Platon, il admire le reflet exact du monde dans le miroir des mots (« Une mouche sur le papier », « Les mots fondent en premier »).
A partir des circonstances de la vie personnelle, des détails apparemment insignifiants du quotidien, le poète emmène son lecteur là où il s’attend pas à aller, lui fait toucher du doigt énigmes ontologiques et révélations existentielles : le passage du temps, l’usure du langage, l’accumulation du savoir, la place de l’homme entre l’insecte dérisoire et l’infini de l’oubli liquide. Dans « Commun et inutile », la chaleur d’une nuit d’août agacée par la ronde d’un moustique devient incidemment le théâtre d’un transfert cosmique entre l’homme et l’animal. Un panthéisme onirique régit l’ordre du vivant et donne naissance à une animalité métamorphique : le moustique devient pour moitié humain en pompant le sang de sa proie (« Commun et inutile »), le chien se transforme en loup (« Le berger menteur »), le chat en tigre, salamandres, lézards et crocodiles qui finissent par se confondre pour former un étrange bestiaire borgésien (« Carnivores de chambre »)…
Mais ce qui séduit le plus, finalement, dans Oubli précieux, c’est la légèreté métaphysique du propos, l’autodérision fantaisiste avec laquelle le poète manifeste son étonnement du monde. Sans rien qui pèse ou qui pose, Andonis Fostiéris joue autant avec la langue qu’avec les auteurs qu’il admire. Ce n’est sans doute pas un hasard si Oubli précieux s’achève par ses écrits qui s’envolent (« Scripta volant ») et des paroles qui restent (« Scripta manent ») : Fostiéris préfère se fier aux paroles qu’il prononce qu’à l’œuvre figée dont le témoignage l’inquiète. Et le recueil de se clore sur cet éloge de l’oubli, le plus précieux de tout…
Par Alexandre Drier de Laforte
