Philoctète
Heiner MULLER
Édition : Les éditions de Minuit
Parution : 7 octobre 2009
Traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil
Prix : 8 euros
ISBN 978-2-7073-2096-4
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
En ce mois d’octobre 2009, le mythe de Philoctète est plus vivace que jamais : alors que se joue au théâtre de l’Odéon une adaptation du Philoctète de Sophocle par Jean-Pierre Siméon et Christian Chiaretti paraît une nouvelle traduction du Philoctète de Heiner Müller. De l’original sophocléen, le second s’éloigne en évacuant le chœur, les dieux, et l’intervention ex machina d’Héraclès pour ne garder qu’une confrontation épurée entre les trois protagonistes, Philoctète, l’homme souffrant, trahi par ses pairs et abandonné sur une île, Ulysse, le rusé, celui qui l’y a abandonné et qui vient l’y rechercher parce que Philoctète doit encore être utile à la patrie, et Néoptolème, le droit fils d’Achille contraint de seconder Ulysse dans ses desseins retors. Le nombre réduit de protagonistes dans la pièce de Sophocle est déjà singulier ; Heiner Müller radicalise encore ce principe en liant indissolublement ces trois figures : « Tu ne verras plus l’herbe verte si moi je ne la vois plus/ Ton herbe et ton arbre, c’est moi, ou bien il n’y en a pas » dit Ulysse à Philoctète. Ainsi n’y-a-t-il pas qu’un seul mort à la fin de la pièce mais trois, Ulysse et Néoptolème étant tous deux morts à eux-mêmes. Mais même en cela, Heiner Müller est plus fidèle qu’il n’y paraît à Sophocle dont le pseudo « happy-end » n’est qu’un leurre : être contraint de repartir à Troie après avoir résisté toute la pièce n’est autre pour Philoctète qu’une autre façon de mourir.
La pièce du dramaturge allemand a fait l’objet de diverses interprétations que rappelle utilement l’introduction de Jean Jourdheuil, chacune d’elle succombant à une tentation. La tentation autobiographique d’abord, tant il est facile de comparer la situation du héros exilé, rejeté par ses compagnons et enfermé sur une île à celle d’Heiner Müller lorsqu’il écrit la pièce, entre 1958 et 1964, alors mis au ban de la communauté intellectuelle, après l’interdiction de sa précédente pièce La Déplacée. La tentation politique ensuite, car la pièce est écrite peu de temps après la construction du mur de Berlin qui « insularise » l’est de la ville, au moment où la guerre froide se radicalise. À l’Ouest on lira le Philoctète comme une pièce idéologique anti-stalinienne. Or, aucune empreinte historique n’y doit être cherchée, ni celle de la guerre de Troie, ni celle de la guerre froide car « l’action, répond Heiner Müller, est modèle, pas histoire ». La guerre dans la pièce est avant tout celle des mots et d’une parole mortifère qui a le pouvoir de retarder le salut des Grecs (« L’instant est bon marché. Il ne coûte qu’un Grec. », jubile Philoctète). C’est aussi en elle que se joue la mort de celui qui, au moment où il se met à reparler la langue de l’ennemi, est déjà vaincu. Car parler, c’est pactiser. Situation paradoxale que celle de Philoctète qui en parlant grec se retrouve (« Langage qui m’a longtemps manqué ») en même temps qu’il s’aliène en partageant une identité qu’il en est venu à détester (« Que j’ai haï aussi longtemps qu’il m’a manqué »).
C’est la langue donc, celle de Heiner Müller, qui l’emporte et nous porte. Évoquant les interprétations stalinienne et trotskiste de sa pièce, le dramaturge écrivait « Je n’aurais jamais pensé à cela non plus, mais bien entendu on peut lire ça comme ça. Seulement il faut ensuite le relire encore une fois, ou trois fois. Ou assez longtemps pour oublier Staline et Trotski ». Et Sophocle aussi.
Par Caroline Plichon

