Phosphènes
Andrea ZANZOTTO
Éditions : José Corti
Parution : 6 mai 2010
Prix : 16 euros
ISBN : 978-2-7143-1025-5
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Publié au début des années 1980 après Le Galaté au bois et avant Idiome, Phosphènes, comme la trilogie dont il fait partie, est à lui seul un défi lancé à la chronologie du texte. Réflexion sur la place de l’homme dans l’espace, qui ne cesse de changer jusqu’à l’heure du repli sur soi (évoqué dans Idiome), ce recueil d’Andrea Zanzotto peut être lu en commençant par n’importe quelle partie. Mais autant Le Galaté au bois évoquait un sud verdoyant, au riche passé historique, autant Phosphènes, traduit et présenté par Philippe Di Meo, exalte un nord marqué par la blancheur immaculée des neiges et parfois tétanisé par le froid hivernal. Le dialecte haut-trévisan vient souvent suppléer la langue italienne pour rendre hommage à la région du Frioul-Vénétie julienne et à ses castellieri, notamment lorsque l’auteur évoque le terrible tremblement de terre de 1976.
Dans cette nature à la fois menacée et magnifiée par le gel, des éléments fantastiques surgissent de toutes parts : créatures féminines aux origines incertaines, telle Eurosie qui protège de la grêle, Lucià par qui vient la lumière au plus fort de l’hiver ou la Befana, sorcière porteuse de cadeaux pour les enfants le jour de l’Épiphanie. Mais dans les villes, le monde moderne et rationnel reprend le dessus ; on y croise alors l’institutrice Morchet, une octogénaire qui ne cesse de divaguer à propos d’une étrange médaille d’or et qui était déjà la protagoniste principale du court poème Mystère de la pédagogie dans un précédent recueil (Pâques). Les arbres et les animaux prennent vie dans une représentation du monde de plus en plus hallucinée où anaphores et répétitions de mots en fin de vers deviennent d’obsédantes litanies (« n’aboie pas » dans Comme dernières cènes, « violet » dans Anticyclones, Hivers).
Tous les personnages finissent par se perdre un peu dans un environnement protéiforme, rendu presque insaisissable par l’écriture de Zanzotto qui multiplie locutions grecques, latines et provençales, néologismes et anglicismes, contractions inédites et hapax linguistiques, dessins en formes de rébus et mots écrits à la main… Considéré comme un des plus grands poètes italiens depuis les disparitions de Pier Paolo Pasolini et Eugenio Montale, l’auteur, natif de Pieve di Soligo en 1921, s’est éloigné du courant hermétiste à partir des années 1950 pour adopter une écriture dont l’essence devient accessible au lecteur à partir du moment où il renonce partiellement au sens. La liberté de sa prose flamboyante et la filiation avec les plus grands poètes italiens (Dante, Pétrarque…) sautent alors aux yeux comme des phosphènes, ces petites lumières qui apparaissent dans le champ visuel après stimulation mécanique de la rétine ou lors de troubles neurologiques. Issus d’un phénomène physique complexe, les phosphènes peuvent aveugler ou éblouir. Zanzotto s’en sert ainsi pour rappeler que la vérité ne peut être regardée que difficilement et, surtout, de façon furtive.
Par Alexandre Drier de Laforte

