Portrait : Teresa Cremisi et le métier d’éditeur

PDG redouté des éditions Flammarion et éditeur respecté par ses pairs, Teresa Cremisi s’est prêtée, le 25 juin, lors des « Lundis du CNL », au jeu des questions posées à une personnalité du monde littéraire. Elle s’est livrée entre les lignes, avec une auto-ironie souvent corrosive et une franchise qui suscite l’admiration.

Elle a un sens de la formule très aigu, témoignant autant de son esprit vif-argent que de son goût du secret. Un exemple, entre mille ? En parlant de son métier d’éditeur, Teresa Cremisi laisse tomber, l’air de rien : « J’aime bien également faire des choses qui ne me plaisent pas… » Une manière de montrer le côté touche-à-tout, curieux, rapide, passant sans cesse d’un sujet à un autre, de sa tournure d’esprit ; tout en ne perdant jamais de vue une salubre autodérision. On en déduit que la lourdeur n’est pas son fort. Elle renchérit, histoire de confirmer ce qu’elle dit : « Avec Antoine Gallimard, nous faisions ensemble ce que ne savions pas faire, les montages financiers, par exemple ». Un silence très bref. « Et ça marchait très bien, d’ailleurs ». Rires. Pour elle, la comédie sociale ne vaut la peine d’être jouée que si elle est drôle. En évoquant les prix littéraires, sujet récurrent où Saint-Germain-des-Prés croit reconnaître sa main derrière les deux prix Goncourt obtenus coup sur coup pour Gallimard, elle reconnaît, sans bouder son plaisir, que c’est un jeu très amusant. « Rien n’est plus drôle que les prix littéraires », s’exclamet elle. Avant de préciser qu’elle n’a aucune solution miracle pour les obtenir : « Je préviens mes auteurs, on ne sait jamais… », glisse-t-elle malicieusement. Dérision, encore ? Auto-ironie ? Ou sens du jeu ? Les trois ne vont pas l’un sans l’autre. Avec Teresa Cremisi, les jeux sont toujours à faire. Et la partie est ouverte.

Une discrète ambition

Revenons à son goût prononcé de la discrétion, du secret. Problème : comment ne rien dire de personnel tout en se prêtant au jeu des questions, qui plus est… en public ? En esquivant ? Sans doute. Mais il y a mille et une manières de pratiquer cet art éminemment social. Elle choisit l’élégance, la retenue, le rire. Une façon frontale, têtue, qui n’appartient qu’à elle, d’éviter les questions indésirables. Son interlocuteur se montre « indiscret » ? Elle se drape dans un grand rire soyeux, comme d’autres dans la douceur d’une écharpe. Et, surtout, ne cèdera pas d’un pouce, repoussant les indiscrétions d’une main de fer, avec ténacité. Son art consommé de la conversation vient sans doute de là : il s’agit d’une partie de jeu d’échecs avec l’autre.

Quand on lui demande si elle est « ambitieuse  », elle répond simplement : « Non ». Volontaire lui conviendrait mieux. « Aussi bizarre que cela puisse paraître, pour moi, il ne fallait ni commander, ni obéir ». Et après ? « Il arrive forcément un moment de sa vie où il faut choisir », reconnaît-elle… Pour sa part, elle choisit de « diriger ». « Peut-être que ça consiste à savoir dire non plus souvent ? » Ainsi commence une longue expérience dans le milieu de l’édition. En Italie, d’abord. « Je suis entrée comme lexicographe aux éditions Garzanti et j’ai poursuivi jusqu’à la direction éditoriale ». En France, ensuite, où elle rejoint les sacro-saintes éditions Gallimard, pièce centrale de l’échiquier éditorial français. « J’ai rencontré Antoine [Gallimard] à une soirée dansante, lors de la Foire de Francfort », raconte-t-elle, faussement ingénue. Elle y restera seize ans, au poste tout-puissant de directrice éditoriale. Teresa Cremisi préfère pourtant parler du « tandem » qu’elle formait avec Antoine Gallimard. « Parce qu’à deux, on peut tout partager, les échecs, les mauvais choix, et on en sort renforcé ». Les auteurs dont elle s’est occupée ? Elle esquive encore, refusant tout name-dropping dans un milieu littéraire avide de confidences faciles. Et préfère citer de mémoire une lettre de Diderot sur le « métier d’éditer », et expliquer, avec l’encyclopédiste du XVIIIe siècle, qu’il faut savoir « perdre sa vie, sa cervelle et son argent » pour parvenir à « vendre » des livres.

Editer

Et elle, que pense-t-elle de la profession ? « Editer des livres est un métier imprévisible : on ne sait rien et on se trompe tout le temps ». Lucide, Teresa Cremisi ? Ce qui ne signifie pas hésitante ou velléitaire, qui sont très exactement à l’opposé de sa personnalité. Au contraire : elle assume ses choix, qu’ils soient couronnés ou non de succès. A soixante ans, qu’elle avoue simplement, sans la moindre coquetterie, elle est farouchement fidèle. A « ses » auteurs, notamment. «  Il y a des titres qui ont compté pour moi plus que d’autres et des joies souterraines qui irradient », confesse-t-elle tout à coup. « Tout cela, on peut l’écrire, pas le dire ». On comprend alors que sa discrétion n’est pas fabriquée. Quant à la question de savoir si elle écrira un jour ses mémoires, elle ne se pose même pas… Elle poursuit sur le même ton de gravité, au sujet de la « fabrique » littéraire  : « Je lis attentivement les textes des auteurs, mais je ne les travaille jamais. J’estime que ce n’est pas le lieu. Je n’ai pas envie de " tripoter " les textes, de faire des changements. Je pense qu’il est de ma responsabilité de dire si j’aime ou pas tel texte, mais ça s’arrête là ». Peut-on parler d’éthique, de morale ou simplement de déontologie ? On sent qu’elle n’aimerait pas ces mots : trop pesants, trop insistants. Elle préfère s’esquiver une fois encore sur les chemins de son travail. Comment est-elle devenue éditeur ? « J’ai très vite décidé de l’être », affirme-t-elle. Pourquoi  ? « Parce que, pour moi, il n’y avait pas d’autre choix car j’aimais les écrivains ». Est ce qu’elle n’estime pas, aujourd’hui, que les choses ont changé, avec les concentrations industrielles dans le monde de l’édition, avec la présence d’agents littéraires, avec les nouvelles habitudes de lecture du public, avec les nouveaux médias ? Elle repousse tout cela : « Je pense que, malgré la réalité de ces changements, la littérature française est une sauvageonne qui va continuer à vivre sa vie ».

Coup de tonnerre

En 2005, quand elle prend la tête des éditions Flammarion et devient en même temps administratrice d’une multinationale de la presse et de l’édition, l’italien RCS, la nouvelle sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel éditorial français. Les articles se succèdent, alimentés par des supputations sans fin sur les raisons de son «  transfert ». Aujourd’hui, Teresa Cremisi relativise tout ce bruit : « Avant de sauter le pas, on rassemble ses forces et si on saute, c’est qu’on a de bonnes raisons de le faire », explique-t-elle.

Elle utilise deux termes pour parler de ses relations au sein de l’entreprise : le travail (bien sûr) et le poker (pourquoi pas). Les deux lui ressemblent. Terriblement. Le jeu et l’énergie. Elle aime aussi « l’organisation » humaine qu’elle trouve derrière cette activité. Adore faire travailler « ses équipes » et se reconnaît, sans fausse pudeur, un talent particulier pour « fédérer » les énergies de chacun. Si elle n’a « jamais eu envie de fonder une maison d’édition  », elle revendique son désir « d’acheter » d’autres maisons. « Pourquoi faudrait-il que vendre et acheter soient synonymes de blâme et de rapacité ? » Le jeu, toujours, la drôlerie du poker. Mais au bout du compte, elle admet facilement qu’une seule chose importe : constituer «  un catalogue ».

« Un véritable personnage de roman… »

Un catalogue… Comme celui, mythique, de la NRF, « le plus beau catalogue du monde », dit-elle. Elle en rêvait, enfant, à Alexandrie, dans la ville où vivaient ses parents, « Italiens d’Orient », qui lui inculquent le français « comme langue maternelle ». Une « bizarrerie  » de plus, dit-elle, pour parler du fait qu’elle est depuis toujours polyglotte. Elle raconte la découverte du Bourgeois gentilhomme, à six ans et demi. « Je l’ai davantage déchiffré que lu ». Puis, plus tard, celle de La Condition humaine, adolescente. « J’en étais bouleversée  : c’était courant chez les jeunes, à l’époque  ». La satire grinçante chez Molière et l’épopée politico-romantique chez Malraux. Suivent les années de plomb en Italie, qu’elle raconte avec une causticité mordante : « Il y avait même des lectures de Marx et de Pol Pot organisées à la cantine… » On le voit, elle ne s’embrasse pas de sentiments, proche en cela d’une tradition française faite de rapidité et de distance. L’ironie, toujours. Et puis, après ces années de formation passées à Milan, elle reconnaît comme la principale de ses qualités une grande « capacité d’adaptation  », qui lui permettra d’aller à la rencontre de différents milieux, faisant d’elle une Européenne accomplie. C’est tout ? Tout ce qu’elle dit, en tout cas. Philippe Sollers, qui l’a longuement côtoyée, soulignait un jour qu’elle lui apparaissait comme un « véritable personnage de roman ». Et si c’était la vérité de Teresa Cremisi ?

Les dates de Theresa Crémisi :

- 1963 : entre aux éditions Garzanti, à Milan, où elle est lexicographe
- 1967 : se marie
- 1972 : collabore à la RAI (télévision italienne)
- 1989 : devient directrice éditoriale aux éditions Gallimard
- 2000 : obtient le prix Goncourt pour Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl (Gallimard)
- 2001 : second prix Goncourt pour Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin, (Gallimard)
- 2005 : PDG de Flammarion

Article rédigé par Paul-Henri Doro, rédacteur en chef de la lettre d’information du ministère de la culture