Sauf le chien

Carlos D’AMICIS

Éditions : Joëlle Losfeld
Parutions : 01 avril 2010
Prix : 22.50 euros
Traduit de l’italien par Dominique Vittoz
ISBN : 9782070787586
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Marcello Artiglio est un homme quelconque. Avocat, la quarantaine, homosexuel, il vit à Rome : la ville du pape, la ville où il est impossible de garer sa voiture, la ville où des fleuves de cocaïne coulent dans des clubs peuplés de célébrités de la télé et de danseuses du ventre. Il a un ami, Morgan, américain, avocat, adepte du sport et du rituel métropolitain des saunas, maniaque de la propreté, parfaitement intégré dans la vie bourgeoise de la ville éternelle.

Il a une mère, veuve, qui rêve de le voir marié avec une femme respectable avec laquelle il puisse s’installer dans la maison de famille, avec parking privé. Il est suivi par un médecin traitant, le docteur Saverio Spiritus, homme de foi, dévoué aux autres, qui soigne ses patients à l’aide du pouvoir thaumaturgique de la parole. Il a confié son maigre capital à son conseiller financier, Monsieur Spizzichini, qui l’empêche de toucher aux liquidités et le condamne quasiment à l’indigence. Il a un ami fidèle, Dolor, un husky qu’il traîne avec lui à bord d’une vieille Ford Taunus. Tel le Mattia Pascal de Pirandello, otage d’un entourage où chacun prône sa vérité individuelle, Marcello Artiglio n’a aucune emprise sur sa vie, sur ses goûts ni même sur son corps : il souffre même d’incontinence.

« Les gens comme toi, Marcello, ne peuvent pas être bien. Ils ne vont même jamais aussi mal que quand ils croient aller bien », lui dit son copain. Sa vie bascule quand l’irréprochable docteur Spiritus est accusé d’un double meurtre. Dans le rôle d’avocat de la défense, Marcello Artiglio entame son enquête à la recherche de la vérité. Non pas la vérité judiciaire, manipulée par les juges, les avocats et accusés, mais la vérité subtile et insaisissable située quelque part sur un des plateaux de la balance du bien et du mal.

La métamorphose intérieure de Marcello Artiglio entraîne ainsi le lecteur dans une réflexion cynique sur les paradoxes du monde contemporain et de ses acteurs. Les différentes physionomies métropolitaines, homologuées par la globalisation, sont passées à la loupe à travers une multitude de rencontres : bobos collectionneurs d’étranges animaux, juges et avocats, mangeurs de hamburgers américains, flics électeurs de la Ligue du Nord, femmes accoutumées au Prozac, fillettes à la recherche d’une identité religieuse, un pape agonisant dont la foi vacille au moment suprême du retour à Dieu. Les catégories traditionnellement opposées fusionnent dans un continuum de vérité et mensonge où saints et démons sont les éléments, complices entre eux, de l’alibi du relativisme. Seuls les objets inanimés maintiennent une cohérence intérieure, comme la Ford Taunus « noire dedans, noire dehors ». Salué par la critique italienne comme l’ouvrage le plus accompli de l’écrivain Carlo D’Amicis, ce roman passionnant n’est autre que notre histoire, l’histoire d’un monde schizophrène où le paraître prime maladroitement l’être au sein de métropoles multiculturelles où chacun est maître d’une vérité absolue, où hommes et femmes des années 2000 sont à la recherche perpétuelle d’objets à idolâtrer. Se déroulant dans une capitale délabrée où l’enfreinte de la règle est la règle, Sauf le chien est aussi un portrait sans concession de l’Italie d’aujourd’hui, en train de succomber sous le poids de ses valeurs traditionnelles : la famille et l’église.

Grâce à une écriture ironique et élégante Carlo D’Amicis nous invite à célébrer avec lui un procès d’où personne ne sera acquitté. Personne, sauf le chien.

Par Bruna Lo Biundo