Sur Arthur Rimbaud. Correspondance posthume (1891-1900)

Jean-Jacques LEFRÈRE

Éditions : Fayard
Parution : 14 avril 2010
Prix : 52 euros
ISBN : 9782213638362
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Jean-Jacques Lefrère a le goût de la complétude. Il n’est pas seulement l’auteur d’une monumentale biographie de Rimbaud, d’une édition précieuse de la Correspondance du poète, il a entrepris de réunir les lettres échangées, « après la mort de ce dernier, par ceux qui l’avaient connu ou qui commençaient à s’intéresser à son œuvre, voire à sa légende ». D’où le titre : Correspondance posthume. Le volume dont nous rendons compte recouvre la période qui va de la mort, obscure, de Rimbaud, en 1891, jusqu’en 1900, année où s’ouvre une souscription destinée à l’érection d’un monument à Charleville, geste dans lequel il est loisible de voir, symboliquement, la confiscation, de la biographie et de l’œuvre du poète par le couple Paterne Berrichon-Isabelle Rimbaud. Ce volume sera suivi de deux autres, qui couvriront la période 1900-1935.

Le titre est en partie trompeur. En effet l’ouvrage donne plus que ce qu’il semble promettre. Aux échanges épistolaires, s’ajoutent tous les textes où il est parlé du poète – articles de journaux, articles de revues, biographies –, cependant que pour chaque année, en guise de préambule, l’éditeur dresse un bilan des éléments essentiels de la vie posthume de Rimbaud. Précisons encore que le champ d’investigation de Jean-Jacques Lefrère s’étend à l’Europe entière ; on découvre, par exemple, des articles attestant la réception germanique, italienne, anglaise du poète, et sa transformation en icône, parfois grâce à des plumes célèbres, comme celles d’Arthur Symons ou d’Oscar Panizza. Le plaisir est alors grand de parcourir des documents que nous ne connaissions pas et qui sont cités et traduits intégralement. L’annotation a le triple mérite d’être précise, concise et maniaque.

En lisant ce volume dans sa continuité chronologique, on entend les grandes voix de Claudel, de Valéry et de Gide, l’ironie feutrée de Mallarmé, on découvre le zèle permanent de Verlaine en faveur de l’œuvre poétique de son ancien ami, on voit se déployer toutes les contrefaçons du couple Paterne Berrichon-Isabelle Rimbaud, avec en contrepoint le travail biographique sérieux effectué par Jean Bourguignon et Charles Houin. On mesure surtout comment le mythe, déjà élaboré au temps du décadentisme et du symbolisme, se ramifie, fait des détours par Maurras, Retté, cependant que des lettres échangées entre Gide et Valéry, ou bien encore entre Claudel et Mallarmé, font de la lecture d’Illuminations et de l’œuvre poétique de Rimbaud, une expérience capitale. On peut tracer des voies diverses en ce massif, découvrir la controverse Paterne Berrichon-Gourmont sur la nature des relations Rimbaud-Verlaine, on peut également s’amuser à analyser comment les « psychologues », de Janet à Richet, cherchent à rendre compte de « Voyelles » en prenant avec le plus grand sérieux les hypothèses de l’audition colorée. Il est instructif d’opposer l’ineffable Paterne Berrichon, qui eut le mérite d’aimer Rimbaud et le démérite de le trahir sous la houlette impérieuse de celle qui allait devenir sa femme, à Gustave Kahn dont l’approche du poète, en 1898, dans La Revue Blanche, est sans contexte le plus bel article consacré à Rimbaud dans la période 1891-2000.

Cet ensemble de documents, susceptible de lectures à plusieurs entrées, permet de comprendre comment, dès le commencement, l’œuvre n’a pas été lue pour elle-même ; elle fut confisquée pour être autre que ce qu’elle était, soit dans la perspective symboliste d’une voyance, soit dans la perspective d’un conformisme qui voulait que le révolté, devenant désœuvré, se transformât, au désert comme en son agonie, en saint. En ce sens, il était nécessaire pour Isabelle Rimbaud de postuler l’antériorité d’Illuminations sur Une saison en enfer en faisant dire à Mallarmé ce qu’il n’avait jamais suggéré. On verra donc dans le monument établi par Jean-Jacques Lefrère le complément du toujours actuel Mythe de Rimbaud d’Etiemble, que cet ouvrage confirme et complète, mais aussi une sorte de base de données que le lecteur peut utiliser, afin de mettre à mal sa petite mythologie personnelle si, par malheur, elle était imprégnée de mythes anciens. La philologie est par définition un instrument critique, mais il reste à la faire devenir pensée, tâche que Jean-Jacques Lefrère a la politesse de déléguer à son lecteur.

Par Jean-Louis Cabanès