Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock
Slavoj ŽIŽEK
Éditions : Capricci
Parution : 17 février 2010
Prix : 16 euros
Nouvelle traduction de l’américain par Marie-Mathilde Burdeau
ISBN : 978-2-02-101251-4
Publié avec le soutien du CNL
Inspiré, quant au titre, d’un film de Woody Allen et paru en 1988 aux États-Unis, cet essai, traduit en français par Marie-Mathilde Burdeau, est aujourd’hui publié par les éditions Capricci, agrémenté de plusieurs chapitres de Slavoj Žižek et, malheureusement, mais c’est sans incidence sur le projet éditorial, de quelques erreurs typographiques. Pour le philosophe slovène nourri de Lacan et de Freud, dont l’oeuvre en constante évolution est associée au post-modernisme et à la pop philosophie, Hitchcock est un objet post-moderne par excellence. Slavoj Žižek, accompagné de six penseurs, passe sa filmographie au crible d’un structuralisme lacanien mâtiné de philosophie classique (Hegel, Sartre, Deleuze, Badiou), et y cherche des motifs qui se répètent, comme autant de symptômes marquant le retour du refoulé inconscient. Le livre s’articule en trois parties : les thèmes, les films et l’univers d’Hitchcock.
Dans « Alfred Hitchcock ou la forme et sa médiation historique », Žižek utilise le triangle symbolique de Lacan (imaginaire, symbolique, réel) pour identifier trois objets récurrents dans les œuvres du cinéaste : le Mc Guffin (sorte de prétexte gratuit, non vérifié), l’objet d’échange et l’objet a (qui signe une jouissance impossible dans la théorie lacanienne). Alenka Zupančič évoque le théâtre dans les films d’Hitchcock. Stojan Pelko pointe chez le cinéaste un regard à la fois omnipotent et impuissant, « entre perspicacité et aveuglement ». Enfin, dans « la boucle de l’acte », Slavoj Žižek éclaire le voyeurisme de Fenêtre sur cour et renouvelle l’interprétation de Vertigo en montrant, citations de TS Eliot, Borgès et Badiou à l’appui, la façon dont le passé est modifié par le présent lorsque Scottie (James Stewart) se rend compte que Judy interprétait Madeleine.
Dans la seconde partie du livre, centrée sur les films, Mladen Dolar et Miran Božovič analysent successivement Agent Secret et Fenêtre sur Cour. Renata Salecl illustre la thèse de Raymond Bellour selon laquelle, dans les films d’Hitchcock, si les hommes souffrent de psychose, les femmes deviennent psychotiques par ricochet. Le philosophe américain Fredric Jameson explore ensuite les systèmes spatiaux de La Mort aux trousses, recourant pour sa démonstration au carré sémiotique de Greimas. Slavoj Žižek conclut l’ouvrage dans une troisième partie technique où abondent les diagrammes d’inspiration lacanienne, en évoquant le jansénisme d’Hitchcock préalablement défini par Éric Rohmer et Claude Chabrol. Il finit sur un parallèle entre les itinéraires de Lacan et Hitchcock qui prennent acte, chacun de leur côté, à la fin des années 1950 de l’effondrement de l’intersubjectivité, après l’avoir mise en exergue dans leurs œuvres respectives.
On pourrait craindre que les théories de Lacan ne soient artificiellement plaquées sur les films d’Hitchcock, mais la démarche se révèle féconde, dans la mesure où elle éclaire la part d’ombre de ce cinéaste qui inséra une image de tête de mort dans la pellicule de Psychose afin d’accentuer la frayeur des spectateurs. Finalement, cet essai est une façon de mieux comprendre la psychanalyse, notamment la pensée lacanienne, en même temps que de percer dans l’oeuvre d’Hitchcock les effets de « perte de réalité » (Freud), à l’instar des tâches dans Les Oiseaux, qui manifestent le retour dans le réel d’un non symbolisé de nature psychotique.
Par Julien Barret

