Un siècle de passions algériennes : histoire de l’Algérie coloniale (1830-1940)

Pierre DARMON

Éditions : Fayard
Parution : 14 octobre 2009
Prix : 32 euros
ISBN : 978-2-213-64380-9
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Le 13 juin 1830, 675 navires français mouillent dans la baie de Sidi-Ferruch, à quelques kilomètres d’Alger : initialement conçu comme une expédition punitive justifiée par une vieille affaire de dettes, ce débarquement ouvre une aventure coloniale passionnée que nul n’avait préméditée. Pour l’impopulaire régime de Charles X, l’expédition arrive aussi à point nommé : un succès doit lui valoir le ralliement de l’opinion.

Conquise presque par hasard, l’Algérie devient la pierre angulaire du second empire colonial français. En tous points, elle est atypique : unique colonie de peuplement (même si à la veille de la guerre d’indépendance on n’y compte qu’un Européen pour neuf indigènes), elle est aussi la seule à être divisée en trois départements qui en font une sorte de prolongement de la France outre-Méditerranée. Dans Un siècle de passions algériennes, Pierre Darmon raconte cette Algérie coloniale, entre 1830 et 1940. Son récit, fourmillant de détails et de témoignages, est baigné d’odeurs, de bruits et de descriptions colorées : c’est toute l’atmosphère d’un pays qui est ainsi rendue et qui éclaire à terme, dans une magistrale mise en perspective, le drame de la décolonisation.

Les modalités de la conquête donnent le ton de l’occupation qui s’ensuit : lente (elle ne s’achève qu’à la fin des années 1850 avec la soumission de la Kabylie), faite de flux et de reflux, elle est surtout d’une violence extrême. Le général Bugeaud déjà parlait d’une « guerre de ravageurs » en évoquant razzias et terres brûlées ; pire, certaines exactions (les « enfumades » de 1844, par exemple) relèveraient aujourd’hui de crimes contre l’humanité. A l’avènement de la IIIe République, le pouvoir civil se substitue aux militaires en Algérie mais les idéaux républicains y restent lettre morte, ce qui contribue à dresser les communautés arabe et européenne l’une contre l’autre. Les exemples sont légion pour montrer que l’Etat de droit ne s’applique pas dans la colonie : les populations indigènes ne jouissent pas du statut de citoyen ; elles ont des devoirs (notamment se battre pour le compte de la métropole) mais peu de droits. Il leur faut aussi subir au quotidien le mépris des colons, pour lesquels l’Arabe est par essence mauvais, paresseux et voleur. La misère pousse en effet des fellahs à pratiquer la « piraterie agricole », sorte de récupération légitime de céréales ou de bétail après la spoliation de leurs terres. Enfin, si l’œuvre civilisatrice de la France, qui apporte sa justification à la colonisation, connaît quelques succès (les « vaccinateurs » éradiquent la variole), un chiffre parle de lui-même : en 1930, seulement 7% des enfants musulmans fréquentent l’école !

La célébration du centenaire de la conquête de l’Algérie puis, un an plus tard, l’Exposition coloniale, apportent à la France impériale sa consécration : l’Algérie de 1930 est présentée comme le « fleuron » d’un empire qui garantit à la France une place de choix dans le concert des nations. Au même moment pourtant, le système se grippe. Ainsi le projet Blum-Viollette (1936), qui prévoit l’octroi de la nationalité française à quelques Algériens sans renonciation à l’islam, est retiré devant l’opposition farouche des Européens d’Algérie. A la fin du XIXe siècle déjà, le décret Crémieux accordant la nationalité française aux indigènes israélites avait suscité une flambée antisémite en Algérie : « à travers ces campagnes anti-juives, c’est la dénonciation de l’indigène que l’on a hissé à la nationalité française ». Ainsi, la peur récurrente des colons de voir les Algériens « assimilés » bloqua toute réforme. C’était faire le lit d’un nationalisme de plus en plus radical, qui devait mener à la tragédie de la guerre d’Algérie.

Par Sophie Mantienne