Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale

Kenneth POMERANZ

Éditions : Albin Michel et Maison des sciences de l’homme
Parution : 17 mars 2010
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nora Wang avec la collaboration de Mathieu Arnoux
Prix : 35 euros
ISBN : 9782226187246
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Voici qui devrait combler les tenants francophones de la global history : dix ans après sa parution, The Great Divergence, du sinologue californien Kenneth Pomeranz, est enfin traduit sous le titre Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale. Si, à sa sortie, l’ouvrage avait nourri de vives polémiques, gageons que cette nouvelle édition, avec l’élargissement du nombre de lecteurs potentiels, ravivera les feux mal éteints du débat et offrira au livre une seconde postérité.

Car l’iconoclaste Pomeranz aime bousculer les idées reçues. Une grande divergence pose la question, déjà maintes fois abordée, de la genèse de la modernité : non, l’Europe n’était pas porteuse d’un « gène particulier […] de la réussite industrielle » qui lui aurait valu de devenir inéluctablement, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, la puissance économique que l’on sait. D’autres espaces -asiatiques notamment- affichaient à cette date un niveau de développement similaire et il importe donc de démêler ce qui a permis au Vieux Continent d’asseoir son hégémonie. En d’autres termes, s’interroge K. Pomeranz, « pourquoi le delta du Yangzi ne fut-il pas l’Angleterre ? » et réciproquement.

Un travail de comparatisme historique, fondé sur le principe du décloisonnement, apporte des éléments de réponse. Décloisonnement des espaces d’abord : réfutant un eurocentrisme couramment répandu, l’auteur compare, selon une échelle d’analyse originale, non des pays mais des « régions-centre » d’Europe et de Chine qui partageaient à la fin du XVIIIe siècle des caractères communs (avance économique, densités élevées…) et autorisent à ce titre les parallèles. Décloisonnement des temporalités ensuite en insistant sur le temps long : K. Pomeranz se place là dans le droit fil des travaux braudéliens, à l’égard desquels il reconnaît sa dette ; décloisonnement des savoirs enfin puisque l’ensemble des sciences humaines apporte sa pierre à l’étude, dans un effort transdisciplinaire.

Avant 1750, aucun facteur ne laissait prévoir le fabuleux décollage de l’Angleterre (et dans son sillage celui de l’Europe continentale) ni le décrochement de la Chine. La « grande divergence » restait insoupçonnable car les similitudes l’emportaient. L’auteur démonte ainsi un à un les arguments généralement avancés pour justifier la réussite européenne (productivité plus élevée, présence d’une élite consommatrice de produits de luxe qui aurait favorisé la montée du capitalisme…) ; mieux, il prouve que la Chine des Qing à son apogée (XVIIIe siècle) disposait de certains avantages sur l’Europe (un marché des céréales et du coton plus libre, par exemple).

Comment l’Europe prend-elle alors la tête de la course ? Grâce à un double sésame qui lui offre, affirme K. Pomeranz, de basculer dans l’âge industriel à la fin du XVIIIe siècle. Les trajectoires du delta du Yangzi et de l’Angleterre divergent en effet quand on commence Outre-Manche à exploiter mines de charbon et ressources des colonies : d’une part, l’usage d’un combustible fossile épargne le bois de chauffe (certes la Chine était elle aussi pourvue du précieux minerai, mais les gisements se trouvaient éloignés des lieux de consommation). D’autre part, les plantations des colonies (appelées « hectares fantômes ») représentent autant de surfaces et de bras libérés en Angleterre : cela préserve son capital écologique, à savoir les terres disponibles, et fournit aux usines leurs ouvriers. A l’inverse, les populations du delta du Yangzi furent contraintes, en l’absence d’énergie fossile et de « périphéries » à exploiter, de recourir à un travail agricole de plus en plus intensif pour accompagner la croissance démographique.

Des facteurs endogènes (« l’heureux accident géographique » que représente la localisation des mines de charbon) et exogènes (« la prédation exercée outre-mer ») se sont donc combinés pour expliquer la bonne fortune de l’Europe. Ainsi, à l’heure où le centre de gravité de l’économie mondiale bascule vers l’Asie-Pacifique, Une grande divergence rappelle que la domination européenne n’était en rien écrite ni définitive, récusant toute vision téléologique de l’histoire.

Par Sophie Mantienne