Vienne et moi

Günter BRUS

Éditions : Absalon
Traduit de l’allemand (Autriche) par Jacques Lajarrige
Parution : 24 septembre 2009
Prix : 18,50 euros
ISBN : 978-2-916928-12-8
Publié avec le soutien du CNL

Note de lecture

Un corps, de blanc vêtu, traversé d’un trait de peinture noire qui le divise de haut en bas comme un éclair : ainsi surgit l’artiste autrichien Günter Brus sur la photo de couverture de Vienne et moi. Si le pas semble hagard, le visage, lui, affiche un certain sourire : une irrévérence libératrice, qui illustre le happening en cours, et suggère tout un monde intérieur dans lequel nous introduit cette « prose autobiographique » (appelons ce livre ainsi). Né à Ardning en 1938, Günter Brus rejoint en 1958 l’Académie des Arts Appliqués pour des études « inachevées » même s’il ne cesse, dès lors, de suivre la vie culturelle de son pays, de découvrir par exemple la Seconde école de Vienne (les fameux « dodécaphonistes ») ou d’aller aux lectures, expositions et performances de ses contemporains : Otto Muehl, Hermann Nitsch, Hermand Schlacht, Oswald Wiener… Avec eux et d’autres encore (Alfons Schilling, Adolf Frohner etc.), il fonde, dans les années soixante, la scène actionniste viennoise. Dans ce livre, il ne faut pas s’attendre à une autobiographie en forme de retour en arrière émaillée de considérations sur les événements passés. Ce qui réellement sidère dans cette narration fantasmatique dont la prose est lancée au galop, c’est le mouvement qui anime la vie de cet artiste-écrivain qui finira par s’exiler de son pays. Cet homme au corps engagé dans l’art se raconte, jusqu’à ce jour de happening pas comme les autres, où il urine et défèque en chantant l’hymne autrichien : une société autrichienne dénoncée dans ses excès bourgeois et post-nazis rencontre alors l’excès de l’artiste, dans l’intégrité bafouée d’un corps qui bafoue, en retour, les normes terribles de son époque. La toile devenue corps est un drapeau d’insolence que promène Günter Brus à travers cet ouvrage. A ce geste là, s’ajoute l’écriture : dans l’héritage des Walser, Kubin & Schmidt : un fantastique de la perception, qui par son hallucinante verve donne à cette écriture candide des allures de Phantasie roborative. On pense également aux univers de Gombrowicz ou de Schulz : une suite d’épisodes sous le règne d’une ivresse partagée d’où surgissent de partout les artistes autrichiens des années 40, dont les noms sont moqués, parodiés – ou sublimés. La force de ce texte agit à chaque phrase et révèle aux lecteurs français un écrivain qui sait entremêler proses, poésie et aphorismes, en y associant avec inventivité et dans le même flux, idioties, méditations et souvenirs. La traduction de Jacques Lajarrige sert à merveille cet auteur dont les éditions Absalon ont déjà publié des textes en prose (Amor & furor, 2008).

Par Marc Blanchet