Discours de Benoît YVERT* à l’occasion des vœux au personnel du ministère, le mardi 10 janvier 2006 au musée du Louvre

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Directeur du cabinet,
Mesdames et Messieurs les directeurs,
Mesdames et Messieurs, Chers amis,
Nous nous retrouvons aujourd’hui ensemble sous la pyramide du Louvre. Le choix de ce lieu, illustre votre volonté, Monsieur le Ministre, de développer les synergies, j’ai envie de dire l’osmose, entre la création et le patrimoine ; le présent et notre passé dont la conjugaison définit la culture véritable.
Prouesse architecturale, la pyramide de verre de Pei relie symboliquement le palais des rois de France à l’Egypte ancienne. Vous vous placez dans cette lignée, lorsque vous rendez à la nef du Grand Palais sa splendeur et que vous redonnez à ce lieu de mémoire les couleurs de la vie. C’est aussi un lieu exemplaire de votre politique, investi tour à tour en 2005, par les cérémonies des vœux, les globes de Coronelli, la Fiac et ses œuvres contemporaines, le concert du Mouv’, puis, enfin, par les arts du cirque et les arts forains.
La trajectoire que vous avez imprimée en 2005 illustre votre volonté de décloisonner les actions du ministère.
Vos initiatives, nombreuses, ont mobilisé l’ensemble des institutions culturelles en faveur de la création, avec l’ouverture des musées et des monuments historiques aux productions cinématographiques et aux installations d’œuvres contemporaines.
Prenant la mesure de la double nature, à la fois immatérielle et économique, des biens et services culturels, vous avez également œuvré à la définition d’un cadre protecteur de la spécificité des activités culturelles.
Sous le haut patronage du Président de la République, vous avez réuni à Paris, les 2 et 3 mai dernier, plusieurs centaines d’artistes et de personnalités européennes, ainsi que les ministres de la culture des Etats-membres de l’Union Européenne, pour œuvrer à l’édification de l’Europe de la culture.
Le retentissement de ces « Rencontres » a certainement contribué en octobre dernier à l’adoption, à une immense majorité, de la convention sur la diversité culturelle lors de la session plénière de la 33ème conférence générale de l’UNESCO réunie à Paris. Le principe selon lequel les œuvres d’art et de l’esprit ne sont pas des marchandises comme les autres est désormais reconnu ; le droit des Etats à soutenir les activités culturelles est enfin garanti.
Relève du même combat, l’action que vous menez en faveur de la diversité culturelle sur Internet. L’initiative prise par le Président de la République en faveur d’un projet de bibliothèque numérique européenne a conduit à la constitution, en juillet dernier, d’un comité interministériel de pilotage. Sous votre présidence, responsables publics et industriels privés forgent des propositions opérationnelles qui feront de 2006 une année décisive.
Enfin, votre action en faveur de l’adaptation de la législation sur le droit d’auteur dans la société de l’information témoigne de votre attachement à la création, dont le préalable est la reconnaissance des droits des créateurs.
Si l’on ajoute à ces chantiers de fond, celui de la défense de la spécificité des métiers du spectacle vivant et de l’audiovisuel, force est de reconnaître que le ministère de la culture et de la communication mène sous votre autorité une action en profondeur et dans la durée, au service des artistes.
Vous ne serez sans doute pas surpris que je m’attarde maintenant sur la politique du livre, dont vous m’avez confié la charge après que mon prédécesseur et ami Eric Gross a été appelé à Matignon. Je voudrais vous témoigner ma reconnaissance et ma fierté, tant le livre incarne la politique culturelle dans son essence civique la plus essentielle : forger une cité par le partage de règles et d’une identité commune, établir l’harmonie entre le "je" individuel et le "nous" républicain.
Création, l’écriture véritable est le fruit d’une passion et d’un engagement, individuel dans son exercice, altruiste dans son objet. Vocation, elle est le résultat d’une passion pure, presque toujours désintéressée.
Dans un monde inquiet, divisé par les mémoires, le livre demeure ce passeur entre les temps qui accomplit ce que Proust définissait comme "ce miracle fécond d’une communication au sein de la solitude".
De récents événements l’ont hélas prouvé : ce n’est pas d’un trop plein, mais d’un trop peu de culture dont nous payons le prix quand nous voyons la violence, parfois fille de l’ignorance, répudier la confrontation pacifique inhérente à la démocratie. Le livre, en tout cas le livre de savoir, est de ce point de vue un antidote. Il nous invite à la compréhension d’autrui et féconde la tolérance. Il nous incite à partir à la rencontre d’autres imaginaires et d’autres cultures. Dans une modernité dévorée par le temps, le livre est aussi un refuge, un espace de calme et de recul, mais aussi de plaisir. Il est enfin le moyen d’appréhender sainement notre passé loin des a priori faciles et réducteurs.
La France, remarquait Lavisse il y a un siècle, conjugue la beauté de ses paysages et l’exceptionnalité de son histoire. Sans tomber dans l’arrogance, notre patrie peut s’enorgueillir d’avoir fécondé les grands courants de pensée qui ont scandé l’histoire de l’émancipation de la conscience individuelle : humanisme de la renaissance, philosophie des lumières, libéralisme politique, émancipation romantique et idée républicaine ont été pensés depuis cinq siècles par nos grands écrivains. De Montaigne à Aron en passant par Montesquieu, Voltaire, Constant, Tocqueville, Hugo, Chateaubriand ou Péguy, leur plume a dessiné une certaine idée de la France dans le monde, libre, altruiste, tolérante, tendue vers l’universel. A travers leurs œuvres c’est une même idée de l’homme qui progresse ; un même modèle original qui se forge en conjuguant sacralité de la liberté et centralité de l’Etat, respect individuel et ciment collectif. Oui, notre patrie est une grande puissance de la pensée, dépositaire d’un héritage qui nous oblige à la fois à le faire partager, mais aussi à l’entretenir.
La politique du ministère conjugue aide aux créateurs et diffusion de leur pensée. Elle forme un bloc qui bénéficie à toute la chaîne du livre - auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires et lecteurs - tout en favorisant ses éléments les plus fragiles. Elle vise à offrir simultanément au grand public la diversité de choix et la proximité d’accès. Une bibliothèque, une librairie, une manifestation littéraire constituent - vous le dites souvent avec raison Monsieur le Ministre - non seulement des lieux de savoir, mais aussi et surtout des lieux de vie et de civilité. Ce sont des remparts de notre République à l’heure où menacent la radicalité et la tragique solitude de l’homme contemporain qu’avait prophétisés Tocqueville.
Pour l’avenir immédiat, vous avez fixé deux priorités à la Direction du Livre et de la Lecture :
l’aide accordée aux librairies indépendantes, d’une part ;
la rénovation du site de Richelieu de la Bibliothèque nationale de France, d’autre part.
Enfin vous avez demandé à la DLL de conduire une grande étude prospective sur l’avenir du livre à l’horizon 2010.
Alors que la révolution numérique et la mondialisation marquent un changement d’ère, le passage d’une rive à l’autre comme le disait Chateaubriand en évoquant la révolution vous nous aidez à prendre l’initiative, à restaurer une vision et à dégager de nouvelles marges de manœuvre pour la mettre en œuvre.
Vous avez demandé au CNL, comme à l’ensemble des établissements publics, de s’ouvrir davantage, de se faire mieux connaître afin d’être encore mieux reconnus.
J’ai le plaisir de vous annoncer que le CNL, qui fête en 2006 ses soixante années d’existence, va organiser des rencontres mensuelles en accueillant des écrivains de renom. Dans cette lignée, et afin de renforcer les manifestations littéraires, verra le jour dès cette année une nouvelle formule de « Lire en Fête », qui sera axée autour du concept "une ville, une œuvre". C’est une impulsion nouvelle, de nature à asseoir son identité et sa notoriété auprès du public le plus large.
Chaque ville, village ou bourg, aura désormais carte blanche pour honorer l’œuvre, le livre ou l’auteur, de son choix.
Le livre et la lecture se déploieront ainsi sous toutes leurs formes en privilégiant le plaisir du public, avide d’entendre les œuvres et de rencontrer des écrivains dont il rêve les visages après avoir été transporté par leurs mots.
Monsieur le Ministre, au nom de l’ensemble du personnel du ministère, je vous souhaite ainsi qu’à toutes les personnes ici présentes, une excellente et très heureuse année 2006.
* Mr Benoit Yvert est Directeur du livre et Président du Centre National du livre