Clôture du colloque sur « L’avenir du livre » : allocution de Benoît Yvert
Cette journée couronne une première phase de réflexion très dense inaugurée à l’automne dernier. Depuis la rentrée, la direction du livre et de la lecture a beaucoup interrogé les autres, a été beaucoup interrogée notamment à l’occasion d’un audit de modernisation. Enfin, elle a su s’interroger elle-même en rédigeant de nombreuses notes et en préparant aux côtés de Sophie Barluet l’intégralité des onze tables-rondes qui se sont déroulées depuis septembre à Paris, Toulouse, Bordeaux et Marseille.
Plus de 200 professionnels du livre -représentant tous les maillons de la chaîne- ont débattu sans tabous durant plus de cinquante heures en prenant appui sur des documents de synthèse et en suivant un ordre du jour permettant de couvrir l’ensemble des sujets abordés. En résulte une somme inédite sur les nœuds gordiens de la politique du livre, de la démocratisation du patrimoine écrit à la modernisation de l’action publique en passant par le statut des auteurs, la situation de la librairie, les nouvelles technologies, la bibliothèque de demain ou le problème récurrent de la lecture chez les jeunes publics.
Cette vaste concertation a mis en évidence un sentiment général d’inquiétude pour aujourd’hui et d’incertitude pour demain. L’univers familier et sécurisant du livre appréhende globalement le nouvel âge numérique dont l’histoire reste à écrire et le modèle économique à inventer. Les éditeurs craignent de voir les droits des auteurs et l’indispensable validation de leurs textes se dissoudre dans l’immatérialité de la toile. Comme l’a expliqué le Ministre, les libraires sont déjà confrontés à des difficultés structurelles dues à une précarisation de leur activité et à une baisse globale de la marge bénéficiaire. Ils veulent trouver leur place dans l’univers fluide du réseau, à condition que celui-ci ne s’accomplisse pas en dehors d’eux pour accoucher d’un paysage déshumanisé, privé de leur indispensable travail de passeurs. Enfin, de nombreux bibliothécaires s’interrogent sur le cœur de leur métier, en pleine mutation à l’heure des bibliothèques hybrides. Si certains parient sur la pérennité du modèle traditionnel, qui résisterait au numérique comme il a surmonté victorieusement les arrivées successives de la radio, de la télévision et de l’ordinateur, d’autres pronostiquent à moyen terme la quasi-disparition du livre et son remplacement par l’écran roi.
Entre optimisme béat et désespérance teintée de déclinologie ; une vision équilibrée suppose à moyen terme une séparation logique entre la lecture plaisir, où le livre imprimé conservera son monopole et la lecture utile -informative et professionnelle- où l’écran prendra une place croissante jusqu’à devenir la norme. Toutefois, cet avenir n’est pas écrit et en l’anticipant, les militants du livre que nous sommes tous ici ont une chance de peser sur lui. Pour reprendre l’image de Chateaubriand -nous sommes au confluent de deux fleuves et si nous quittons le rivage où nous sommes nés, il faut nager avec résolution vers la rive inconnue pour contribuer à la bâtir ensemble. Fermer les yeux sur le devenir numérique serait de toutes façons inexcusable, sachant que la chaîne du livre est fragile et que la secousse -si elle n’est pas anticipée- pourrait aboutir à un véritable séisme en chaîne.
L’urgence d’agir est d’autant plus nécessaire que la demande d’Etat est unanime même si il faut naturellement distinguer entre les aspirations des acteurs privés -légitimement attachés à leur indépendance- et celles des services publics en attente d’un grand dessein pour les années à venir. Cependant, la conscience d’un destin commun ressort fortement de toutes les tables-rondes et chacun attend que le mouvement de décloisonnement -initié par livre 2010- soit poursuivi et renforcé.
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Un consensus semble se dessiner autour d’une direction stratégique centrée sur ses missions premières d’information, d’expertise, de médiation et de régulation- mais les exerçant pleinement. Je voudrais ici en définir les principes avant -brièvement- d’en esquisser les missions.
Le déficit d’information, et partant de lisibilité de l’action publique, est apparu comme un manque urgent à combler. Afin d’y répondre, le site internet du CNL sera élargi pour en faire un véritable site de la politique du livre, ouvert à tous les acteurs publics et privés. Nous y mettrons d’abord en ligne les statistiques relatives aux différents métiers du livre ainsi qu’un ensemble de veilles littéraires, juridiques, économiques et technologiques qui font aujourd’hui défaut. Ce sera aussi le moyen de mutualiser nos expériences avec celles conduites en région puis –je l’espère- à l’étranger, dans le cadre d’un partenariat étroit avec le ministère des Affaires Etrangères.
La demande de mutualisation et d’expertise sera également déclinée à travers l’instauration d’un comité stratégique qui associera à nos experts des représentants des syndicats professionnels et des personnalités qualifiées. Ce conseil du livre se réunira chaque année pour déterminer de concert les principales notes, enquêtes, analyses ou colloque à mener pour suivre au plus près les évolutions en matière de pratiques de lecture et d’économie du livre.
Après l’information et l’expertise, notre troisième principe refondateur sera celui de l’expérimentation et de l’évaluation systématique. Dans un univers de plus en plus rapide et mouvant, l’heure n’est plus aux plans quinquennaux mais à la mutualisation des expériences réunies. A ce titre, les aides du CNL seront assorties d’instruments de mesure capables d’évaluer leur impact économique concret. De même, la direction évaluera les actions engagées par les principales associations en faveur du développement de la lecture, ce en harmonie avec le ministère de l’Education nationale qui a délégué des représentants dans presque toutes les tables-rondes. Enfin, les membres de la direction et de certains services du CNL seront plus présents sur le terrain, en priorité à fin d’expertise mais aussi pour toujours mieux harmoniser notre action avec celles conduites par les services déconcentrés et les collectivités territoriales.
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Ces principes seront les matrices avec lesquelles nous tenterons de répondre aux missions fixées par une récente communication en conseil des ministres intitulée « une nouvelle politique du livre » et confirmées ce matin par le Ministre. Elles obligent à une synergie renforcée entre la direction, en charge de la vision stratégique et de la régulation, et le CNL, son principal opérateur auprès des professionnels.
La première mission concerne la lutte contre la fracture sociale en matière de lecture publique. Outre l’audit des associations subventionnées et la plus grande durée d’ouverture des bibliothèques, le rapprochement avec d’autres services publics sociaux sont des pistes concrètes proposées lors de tables-rondes et qui devront être expérimentées par les établissements pilotes que sont la BPI ou la bibliothèque pour enfants de Clamart.
Concernant le numérique, la communication en conseil des ministres propose l’élaboration d’un schéma directeur afin d’éviter le risque d’anarchie et de double-emploi. Outre l’harmonisation des programmes, il faudra aussi évaluer les nouvelles pratiques comme la consultation des documents à distance. Mais la politique numérique, on l’aura compris, ne doit pas profiter aux seules bibliothèques mais aussi aux éditeurs afin de les aider à investir la toile pour qu’ils y élargissent leur rôle indispensable de sélectionneurs et de passeurs. Dans cette optique, la commission pour la politique numérique -récemment installée au CNL- doit pouvoir élargir sa mission afin de les soutenir économiquement dans la perspective d’une grande bibliothèque numérique qui ne prendra tout son sens que si elle oppose à l’unilatéralisme selon Google l’union sacrée des médiateurs de l’écrit, notamment sur la question nodale de la numérisation des livres sous droit qui ne pourra s’accomplir sans l’accord préalable des éditeurs.
Dans la même lignée, nous sommes prêts à soutenir les initiatives du Syndicat de la librairie française pour créer un site de vente en ligne fédérant les librairies indépendantes de référence. En résumé, une politique de numérisation cohérente ne pourra se faire sans respect scrupuleux du droit des auteurs et sans concertation permanente entre tous les acteurs de la chaîne du livre. Il y va de notre survie commune.
Je dirai un mot de la démocratisation du patrimoine écrit. Sur la base de la grande enquête nationale initiée par mon prédécesseur, la DLL proposera dans les semaines suivantes une série d’actions concrètes pour mieux faire connaître, comprendre et partager ces joyaux de notre mémoire collective qui illustrent nos bibliothèques mais restent encore trop éloignés du grand public. L’élaboration d’un grand site sera le fer de lance d’une nouvelle politique qui -vous l’avez compris- entend partout profiter des opportunités du réseau pour garantir la pérennité de notre modèle en le démocratisant.
Enfin, je souhaite proposer une meilleure cohérence des aides du CNL dont le rôle a souvent été salué au cours des tables-rondes. Attribuées sur propositions de commissions d’experts indépendants, les subventions gagneront à être toujours plus sélectives pour privilégier davantage les grands projets exigeants qui font l’honneur des éditeurs qui les publient et des libraires qui les défendent. Aider moins pour aider mieux en privilégiant systématiquement la référence au détriment du nombre. Aider moins pour aider mieux et dans la durée en favorisant d’autre part la diffusion des livres soutenus auprès des libraires qui en feront le choix et des bibliothèques qui en ont le devoir. Aider à la création, à la publication et à la diffusion de la qualité d’un bout de la chaîne à l’autre, au nom des mêmes critères d’exigence et de durée renforcera la légitimité de l’établissement à la fois comme prescripteur intellectuel et levier économique. Cette vigilance sélective devra être assortie, comme nous l’avons mentionné, d’outils de mesures validant l’efficacité des aides versées afin, le cas échéant, de pouvoir les adapter sans attendre.
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Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, comme vous pouvez le voir, le travail de fond accompli à l’occasion des tables-rondes nous permet d’ores et déjà de redéfinir en profondeur le cadre de notre action afin de rester fidèle à cette exigence de démocratisation de la qualité qui a fait de la France une terre d’élection du livre et une pionnière de la lecture publique. Afin de conclure notre réflexion, nous attendons bien sûr les propositions que Sophie Barluet formulera avec l’indépendance et le sens de l’intérêt général qui la caractérisent.
Je voudrais donc conclure en lui redisant toute mon admiration pour l’énergie et l’engagement avec lesquels elle a su relever le défi, remercier les grands témoins du colloque, les 200 participants des tables-rondes ainsi que les équipes de la direction et du CNL qui se sont mobilisées pour contribuer au succès de l’entreprise.
Je voudrais enfin remercier tout particulièrement le Ministre de la culture et de la communication. C’est lui qui a eu l’idée de cette mission et voulu la lancer afin de voir si elle pourrait par la suite être étendue et modélisée. Je tiens à le remercier pour le privilège qu’il nous a donné et la confiance qu’il a bien voulu nous témoigner. L’actualité récente a prouvé toute la pertinence de son intuition et révélé à quel point il était urgent de nous remettre en cause pour pouvoir continuer à progresser ensemble.