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L’hommage à Evelyne Pisier
Infos-presse
mai 2017

L’hommage à Evelyne Pisier

Le CNL a rendu hommage à Evelyne Pisier le 21 avril dernier, en présence de nombreux proches et amis de cette grande figure intellectuelle et ardente soutien du monde du livre en France.

Les éditeurs Olivier Nora et François Gèze lui rendent hommage dans ces textes que nous sommes heureux de partager aujourd’hui avec vous.

Hommage à Evelyne Pisier

par Olivier Nora, P-DG des éditions Grasset 

e ne vais pas usurper aujourd’hui une intimité avec Evelyne que je n’avais pas de son vivant : je n’ai d’autre titre à m’exprimer ce soir que mon admiration pour elle et ma reconnaissance pour ses bienfaits.

D’autres ont dit mieux que je ne pourrais le faire le caractère exceptionnel de sa trajectoire. Ce qui me frappe pour ma part, c’est à quel point la palette de ses talents est vaste ( d’une chanteuse, on eut dit que sa « tessiture » fut large. Une palette d’un alliage très particulier, comme si elle n’avait cessé de concilier les contraires.

1. Entre la théorie et la pratique, l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, le savoir et le pouvoir : en l’occurrence, l’Université et l’action culturelle.

D’un côté, une des premières femmes agrégée de droit public et de sciences politiques, enseignante à l’IEP de Paris et à Paris I. De l’autre, Directrice du livre et de la lecture au ministère de la Culture. C’est d’ailleurs à ce titre qu’elle a fait confiance au jeune éditeur que j’étais en le nommant patron du Bureau du livre français à New York. Ce va-et-vient entre l’enseignement et la pensée de l’histoire des idées politiques d’une part et l’exercice de l’administration culturelle d’autre part ne me parait possible que parce que les deux s’enracinaient dans le même terreau d’engagement politique personnel. On a beaucoup glosé sur le romantisme révolutionnaire d’Evelyne à partir de l’épisode affectif et pittoresque cubain, mais il faut se souvenir que dans le sillage de Lefort ou Castoriadis, elle défendait surtout ce que la gauche antitotalitaire avait de meilleur, parce qu’elle estimait que c’était précisément à la gauche de faire la critique du totalitarisme.

2. Deuxième synthèse contradictoire : entre l’auteur conceptuel et l’écrivain sensible, la machine intellectuelle ultra-rationnelle et la pulsion passionnelle d’une sensibilité à fleur de peau qui ne peut s’exprimer qu’à travers le roman et la fiction. Un hémisphère du cerveau donc dans le monde des idées, en collaboration souvent ( rappelons l’excellent Dictionnaire des idées politiques qu’elle co-dirigea avec François Châtelet et Olivier Duhamel, et le Dictionnaire des Oeuvres politiques avec les mêmes, ou la passionnante Anthologie critique sur les femmes, de Platon à Derrida, qu’elle co-dirigea avec Françoise Collin et Hélène Varika). Un autre hémisphère dans la création personnelle littéraire, au plus près d’une sensibilité écorchée (je vous renvoie notamment à son très beau Une question d’âge publié en 2005 chez Stock, main dans la main avec son complice et ami Jean-Marc Roberts).

3. Troisième synthèse : entre l’auteur et l’éditeur. Non seulement Evelyne a écrit des textes qui ne se ressemblaient pas tout en lui ressemblant tant, mais elle a co-dirigé la collection « A savoir » chez Dalloz : 60 titres en 10 ans, un million d’exemplaires vendus, et des sujets méconnus qui lui tiennent à cœur enfin traités pour tous (les codes noirs, le droit d’asile, les droits de l’enfant, etc.) Le succès et l’engagement marchant d’un même pas : qui dit mieux ?

4. Enfin, quatrième et dernière synthèse improbable et qui nous semble chaque jour plus lointaine : entre le pouvoir et la générosité. Luc Ferry écrivait ainsi dans le Monde au moment de la disparition d’Evelyne : « Chaque fois qu’elle détenait une parcelle de pouvoir, c’était pour le mettre au service de ceux qui n’en ont guère à priori, souvent les jeunes et les femmes ». Une soirée ne suffirait pas à égrener la liste de ceux qu’elle a aidés, immigrés sans papiers, étudiants méritants, jeunes écrivains fauchés. Ce n’est pas si fréquent, les êtres qui appliquent leurs principes. Evelyne a connu tôt la souffrance, plus tard la mort volontaire des siens : elle avait la gaieté et la force de qui a vécu le pire et en a réchappé. Il n’y a que des morts surmontées qui autorisent de si belles vies. C’est ce combat victorieux que je souhaite désormais aux siens qui vivent dans son deuil.

Olivier Nora


 

Ce que nous, éditeurs et libraires, devons à Evelyne Pisier

par François Gèze, P-DG des éditions La Découverte de 1982 à 2014

C’est un hommage en forme de reconnaissance que je voudrais rendre aujourd’hui à Évelyne Pisier. Reconnaissance, si je peux me permettre, au nom de mes confrères éditeurs ainsi que des libraires indépendants d’aujourd’hui. Car je pense que, parmi les plus jeunes, la plupart d’entre eux/elles ignorent tout ce qu’ils/elles lui doivent. Et qui leur permet d’exercer actuellement leurs métiers dans des conditions relativement favorables : même si leur vie n’est pas toujours rose, le « marché du livre » continue à se porter relativement bien et les créateurs et passeurs que sont éditeurs et libraires restent nombreux et dynamiques. Or cela n’aurait pas été possible sans le travail conduit par Évelyne Pisier au début des années 1990 à la tête de la Direction du livre et de la lecture et du CNL.

Lors de ces (seulement) trois ans et demi d’activité intense, elle a en effet poursuivi, consolidé et élargi le travail remarquable réalisé pendant huit ans par son prédécesseur Jean Gattégno (1935-1994). Ce dernier, donnant chair et âme à la formidable politique impulsée par le ministre Jack Lang avec le vote en septembre 1981 de la loi sur le prix unique du livre, a en effet posé les principales fondations de l’édifice d’accompagnement public de la « chaîne du livre », aussi discret qu’efficace, qui est toujours, pour l’essentiel, opérationnel aujourd’hui. Mais cet édifice ne serait pas ce qu’il est si ces fondations n’avaient pas été alors étendues et augmentées par Évelyne Pisier.

Faute de pouvoir évoquer toutes ses initiatives, je signalerai seulement certaines des plus importantes, dont j’ai été alors le témoin (et parfois un modeste acteur, au titre de mes activités au SNE et dans l’interprofession). C’est elle qui a créé, en mars 1992, un département de l’économie du livre au sein de la DLL/CNL, complétant les départements consacrés à la lecture et aux bibliothèques et élargissant le champ d’intervention du département du livre qui existait avant lui. Pour le cornaquer, elle a débauché Jean-Guy Boin, qui dirigeait alors avec moi les Éditions La Découverte – mais je ne lui en veux évidemment pas, tant l’action de Jean-Guy, sous sa houlette puis celle de Jean-Sébastien Dupuit, s’est révélée efficace et utile pour nos professions. Ce département, toujours actif vingt-cinq ans plus tard, a permis de rationaliser les dispositifs d’aides publiques à l’édition et à la librairie indépendantes et bien des acteurs essentiels de la création éditoriale actuelle savent ce qu’ils lui doivent. Notamment avec l’abondement d’un fonds de garantie au sein de l’IFCIC (Institut de financement du cinéma et des industries culturelles) au profit des éditeurs et des libraires, dont les fonds ont été renforcés quelques années après grâce à la mutualisation des fonds des « sociétés de caution mutuelle » auparavant consacrés à l’édition (SOCMEF) et à la librairie (SOCAUDELP).

C’est aussi Évelyne Pisier qui a engagé la DLL/CNL, via l’Observatoire de l’économie du livre créé par son prédécesseur, à financer des études structurantes pour l’action des acteurs privés comme de l’État dans le domaine du livre, telle celle conduite par le BIPE dès son arrivée sur l’édition de sciences humaines et sociales, à laquelle elle était particulièrement attachée – étude que j’avais alors copilotée au nom du SNE. Ou encore l’étude sur l’économie de la librairie réalisée en 1992, qui jouera un rôle essentiel pour étayer la réflexion des pouvoirs publics comme de l’interprofession en appui de ce maillon essentiel de la chaîne du livre. Il faut aussi évoquer son action décidée pour unifier les multiples structures spécialisées qui œuvraient alors pour promouvoir le livre français à l’exportation (UDEF, AUPELF, Sciences Export, etc.), réunies grâce à elle au sein de France Édition, ancêtre de l’actuel Bureau international de l’édition française (BIEF), aujourd’hui dirigé depuis de longues années par Jean-Guy Boin et qui, malgré ses faibles moyens, joue toujours un rôle majeur pour le rayonnement international de la pensée et de la création littéraire françaises.

Je tiens ainsi à témoigner du fait que l’intelligence et le sens de l’État et de l’intérêt général dont Évelyne Pisier fit preuve, à la suite de Jean Gattégno, lors de ses trop brèves années à la tête de la DLL et du CNL, ont joué un rôle décisif pour expliquer que ces institutions du livre au sein du ministère de la Culture ont depuis, pour l’essentiel, résisté à l’entreprise néolibérale de destruction de l’action publique. Alors que les désastreuses politiques de LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) et de RGPP (révision générale des politiques publiques) ont conduit dans les années 2000 à vider de leur substance et de leur capacité d’action de nombreux ministères, les fondations construites par Jean Gattégno et Évelyne Pisier ont permis que, au sein du ministère de la Culture, leurs successeurs à la tête du Service du livre et de la lecture (SLL) et du CNL aient pu poursuivre jusqu’à aujourd’hui une action exemplaire, imprégnée d’un admirable sens de l’État. Je peux ainsi attester que, depuis des années, sur de multiples dossiers de plus en plus complexes et techniques, notamment européens et numériques, leurs remarquables compétences et celles de leurs collaborateurs/trices ont apporté et apportent toujours un soutien essentiel à tous et toutes les créateurs et créatrices qui ont à cœur de faire vivre, en toute indépendance, la longue tradition du livre comme outil d’émancipation et de liberté.

Sans l’action d’Évelyne Pisier, cela n’aurait pas été possible. Lumineuse elle fut, semeuse de graines de création aussi. Merci à elle.

François Gèze